Listes

Liste des femmes que j’ai aimées
Liste des livres que j’ai lus
Liste des livres que j’ai lus par amour
Liste des livres qui me restent à lire, avant de mourir
Liste des objets que je vais prendre rue Carnot avant d’en partir (au 5 juillet 1997)
Liste des objets que je vais acheter pour m’installer rue du Moulinet (dans quels magasins, But, Conforama, Camif — télé —, Ikéa, Continent, Darty, ou par petites annonces, et avec qui, avec P*, ou seul)

7 juillet 1997

Liste de ce que j’emporte :

— dans la cuisine : la théière, le thé
— dans le salon : les sujets de verre qui flottent / les assiettes de ma grand-mère (à cause de Creil et de Flaubert) / les verres données par Mme C*.
— dans le grenier : le petit tabouret-table de chevet, souvenir de M*
— dans le bureau : l’hallogène (souvenir de M**, le seul?) / le cadre-photo (avec la vague d’Hokusaï sur la photo de couple, la vague qui emporte) / les deux billets signés Flaubert / la lampe de bureau
... et des livres, beaucoup de livres, le moins possible pourtant. Avec pour dilemme : laisser des trous bien apparents, ou étaler les livres restant pour combler les vides. M** se demande ce qu’on fera du bureau quand je n’y serai plus. N* tranche : on le fermera à clé, et c’est tout. (Je pense : comme une chambre mortuaire.) Je me retiens pour ne pas dire à M** : tu t’y installeras. Tu trouvais ton bureau trop petit. Tu auras une belle vue.
— dans la chambre conjugale : mes habits / le valet de chambre : je l’avais acheté au retour d’avec M*. Et à S*, un autre, le double / les boîtes à archives perso, les amours, le père et la mère, les vieilles fictions peut-être. Là-bas, désir de totaliser tout le passé. Mais piège. Qui je suis n’est pas là-dedans. Qui j’ai été risque de tirer vers le passé.

9 juillet 1997

Liste des livres que j’ai lus par amour

J’ai lu les livres que les femmes aimées lisaient, par jalousie du temps qu’elles passaient avec un autre, de l’admiration qu’elles vouaient à un rival en écriture. Désir d’être écrivain pour occuper leur pensée, de faire paraître mon nom pour qu’elles entendent parler de moi. Comme Alain-Fournier écrivant Le Grand Meaulnes pour Yvonne. Que le Magazine tombe sous les yeux de M*, qu’elle ait des nouvelles de moi. Comme une lettre ouverte adressée pourtant à elle seule. C’est une autre qui a répondu : C*, elle aussi aimée, autrefois. J’ai lu les livres que les femmes m’offraient.
Cesbron pour J*
M* : Virginia Wolf
F* : Nina Berberova
P* : Le Parfum, Un tout petit monde

Liste des bureaux, ou tables, sur lesquels j’ai travaillé

Enfant, le bureau aux tiroirs condamnables, celui de ma soeur. N* en hérite, repeint en bleu.
La table de la cuisine, à Saint-Benoît, éclairée par la lampe à pétrole.
Quand j’ai installé ma petite chambre sous les toits, un panneau de bois fixé au mur, suspendu par des chaînes, comme une table de prison.
À Sablé, avec M*, tout de suite, une table en bois blanc commandée aux Trois Suisses.
À Saint-Brice, rêve d’installation définitive avec des plans fixes le long des murs. Une porte sur tréteaux, avec des sorties de fil au sol, des prises dans la moquette.
À Bihorel, une table blanche sur tréteaux. Elle est tombée plusieurs fois. Je m’y sens mal. Je veux m’acheter un vrai bureau, style administratif-fonctionnel, avec bac à roulettes, et tout. Mais je m’en vais avant.
À Rouen, je vois plutôt un vieux bureau en bois, ample, patiné, une antiquité pour ressaisir mon passé, le passé collectif de l’écriture et de la lecture. Il ne me déplairait pas qu’il soit marqué, presque tatoué, avec des brûlures de cigarettes, quelques graffitis, des coups de canif (comme un bureau d’écolier), bref qu’il ait une histoire antérieure à la mienne, comme un héritage. Un bureau d’écriture collective où, écrivant du neuf, je me situerais dans une tradition classique. Un bureau qui ne me laisserait pas orphelin, comme ces mélaminés proprets des bureaux impersonnels, mais m’instituerait héritier d’une longue lignée de scribes inconnus.