Choses qu'on perd

Perdre ses papiers d'identité

Ce ne sont pas ses papiers qu'on perd, c'est son identité.
On pense d'abord aux démarches, à l'attente aux guichets, à la paperasse, à l'argent que ça va coûter. Mais le coup est plus profond : il atteint ce que l'administration ne peut pas rendre : l'être, le nom qui n'est pas seulement écrit sur un papier, le visage sous la photo anthopométrique.
On se souvient des moments antérieurs où l'on a perdu ses papiers : des périodes de grande fragilité, de mutations, de ruptures, comme si la perte équivalait à une mue, à un changement de peau.
Et justement, on venait de scanner tous ces papiers, sur le conseil d'un ami : garder une trace, un numéro, permet de les refaire plus vite. On se dit que cette précaution a causé la perte, parce qu'elle autorisait une moindre vigilance en posant un filet de sécurité. Un superstitieux dirait qu'on sentait venir ; un pragmatique qu'on a baissé la garde après avoir mis en place une protection.
Tout ça par mesure d'économie : le vieux sac à main, à la fermeture fatiguée, s'ouvrait tout seul. On n'a pas voulu le remplacer, parce que le cuir est cher. Et la mesure d'économie entraîne le double de dépense.
Enfin, on retrouve le porte-feuille, et tous les papiers dedans. Il était tombé près du meuble d'entrée. Dans une bouffée de réappropriation, on sent que ce ne sont pas seulement les papiers d'identité qui reviennent. (Janvier 2013.)