Courtes proses

À la non personne

Sable

Il règle son rythme sur son pas à elle, sans qu’elle se rende compte. Elle voudrait courir aussi vite que lui. Dans quinze ans, elle aura le double de son âge, à lui. Elle calcule en courant, compte un-deux chaque foulée, et pose l’opération à une inconnue. — C’est elle, à côté de lui. Ils ne se regardent pas, on se voit de biais, et du coin de l’œil qu’échangent ceux qui marchent côte à côte, ne se parlent pas. Il a dit, avant de partir : on ne parle pas, on court. Mais rarement le père parle, même en marchant, même à table. Il ménage son souffle, comme un coureur dans la tête. Il respire profondément, aspire, inspire, expire, même assis. Tu ne dis rien. Parle. Mais non. Quoi dire qui vaille ? Il attend l’occasion de parler, la chose à dire.
Elle est tombée parmi les faux-oursins et les poissons morts pris dans les algues, avant le blockhaus. C’est de sa faute à lui, elle est allée au bout de ses forces, vent de face. Il aurait voulu qu’elle fût plus lourde, que le sable s’enfonçât sous leurs deux poids additionnés, qu’il y eût un vrai désert à traverser et non ces cent mètres faciles.

Du jour

Elle lisait Elle, il lisait Lui, et ils en avaient ri longtemps comme d’une blague du sort. Après, ils avaient lu Nous Deux, côte à côte, en s’attendant à la dernière vignette pour tourner la page. Ils s’étaient abonnés au magazine Parents, Ma maison mon jardin. Maintenant, les enfants se trouvaient dans la fourchette d’âge pour recevoir J’aime lire et Je bouquine. Chacun dans son coin, lui lisait son journal, elle un mensuel pour femmes plus jeunes. Les quotidiens s’entassaient au jour le jour, les hebdomadaires à la petite semaine. De temps en temps, il en faisait un paquet, à jeter. Un jour, il avait surpris son fils avec Penthouse. Les filles échangeaient 20 ans contre J & J. Elles en tiraient des sujets de conversation sur la vie, les garçons, le reste. Pour son anniversaire, ses grands enfants lui avaient offert le journal du jour de sa naissance. Il s’en était passé des choses, ce jour-là, sans compter l’événement de sa naissance, qui n’était pas noté dans le journal. Il n’est pas facile d’imaginer que le jour où on est venu au monde, quelque chose d’autre se soit passé d’important. C’était un vieux journal, jaune. Sa peau devenait couleur du papier. Il était aussi vieux que le journal du jour de sa naissance. Déplié, lu une fois, replié dans ses pliures, le journal s’était arrêté de vieillir, comme ce qui ne sert qu’une fois. Le journal lui survivrait.

L’ivre

Elle dormait comme on boit, des heures de sommeil autant que des litres d’un alcool fort, elle dormait comme un trou. Au matin gris, le réveil la laissait brisée là, les mèches défaites, du bois dans la bouche.
Un jour, à la radio, un psy donna un nom à ça, l’ivresse du sommeil.
C’était ça, exactement.

Seul

Orphelin moi monsieur, commençait-il, de mère à seize ans et de père le jour de mon vingtième anniversaire, un cadeau, précisait-il, et il ajoutait à tout le monde n’est pas donnée la chance d’être un enfant trouvé, troisième après deux frère et sœur, elle morte de la mort subite du nourrisson, lui sous un train, glissade ou suicide on n’a pas su, divorcé d’une première femme sans descendance, veuf d’une deuxième, séparé d’une concubine qui abusait de son nom, père de deux enfants d’un second lit, un garçon, une fille qu’il avait tués dans un accident de voiture, il n’y était pour rien corrigeait-il, unique rescapé de la catastrophe aérienne du vol 737 en décembre 199*, c’était lui, et maintenant seul, tout seul, répétait-il. Délié, détaché. Sans fils.

Noir

Voir les choses telles qu’elles sont. Un esprit sain dans un corps sain permet de voir sainement ce qui se passe dans un monde en bonne santé. Son état dépressif, dit son entourage, fausse sa perception de la réalité, noircit les événements, défigure les gens. Mais non, répond-il, ce n’est pas parce qu’il est dépressif que la vie se tache de noir. Au contraire, c’est la réalité, elle-même fortement déprimée et déprimante, qui a engendré en lui cet état d’esprit approprié, le seul qui permette d’envisager le monde comme il va, et il va mal. Jamais il n’a vu aussi juste que du fond de sa dépression, jamais il n’a compris avec autant d’acuité les mécanismes qui agissent en lui et hors de lui, sur les places économiques où se prépare l’autre grande dépression d’un autre jeudi noir.

Premier acte

Ce matin, commence-il, j’ai nui à l’humanité, très peu certes, à mon échelle, modeste, mais quand même suffisamment, dans la limite de mes moyens, pour entrer serein dans une journée qui ne sera pas tout à fait perdue. Je me suis rasé, vous saisissez ? Pour saisir, vous saisissez, vous le regardez passer le dos de sa main sur sa joue sans barbe, mais vous ne comprenez pas bien les tenants et les aboutissants de ce simple geste privé, se raser, qu’accomplissent tous les hommes chaque matin, ni en quoi il peut causer une nuisance à l’humanité. Réfléchissez, je vous mets sur la voie, je vous donne presque la réponse si je vous dis que je ne me rase pas avec un rasoir électrique. Vous me suivez ? Je me rase comme autrefois avec un rasoir mécanique à lames et donc, vous me voyez venir, j’utilise une mousse à raser en bombe aérosol. Vous y êtes, maintenant ? Ce matin, j’ai fait un trou dans la couche d’ozone en me rasant. Et il part d’un petit rire suraigu, qui fait un trou dans le tympan, aussi.

Poste pour poste

Il posta quatre enveloppes, deux dans la boîte de gauche, Province, et deux dans celle de droite, Paris uniquement. Les deux jetées par la première fente se terminaient par les mêmes mots, « Je vous aime », à la différence toutefois que sur une carte représentant une chatte avec ses deux chatons, le vous collectif s’adressait à trois personnes qu’il tutoyait ; le second vous, au bas de la lettre, c’était à quelqu’un qu’il vouvoyait, depuis peu, après lui avoir dit « tu » un an et trente-trois jours. Les deux enveloppes destinées à Paris différaient par le contenu, inutile d’insister, mais surtout par la présentation : la sulfureuse se présentait sur un papier plié en deux, l’autre prenait toute la page, dans le sens de la hauteur. Auparavant, il avait pris la photocopie de deux sur les quatre, afin de grossir des archives, en faisant bien attention de remettre les originaux, non les doubles, dans leurs enveloppes respectives. Au moment de les glisser deux par deux (de les « dispatcher », c’était son mot, il disait « dispatch », et le mot provoquait une petite déflagration), il hésita, comme si elles couraient le risque d’échanger leur contenu.

Pardessus

Il était bien dans son pardessus avec des poches partout, à l’extérieur, à l’intérieur, et même dans l’épaisseur de la doublure, les unes fermant par un bouton, les autres de tailles variables, tellement nombreuses qu’on ne savait plus où l’on avait rangé ceci et cela, mais il était sûr que tout y était, il transportait dedans le contenu de tous ses tiroirs, comme une femme aimée jadis dont le projet était de faire tenir tout son nécessaire dans son sac à dos, pas même un sac de voyage, non, une grosse bourse flasque en cuir. — Les poches étaient si nombreuses qu’il aurait fallu un plan de circulation, comme ces vestes à anti-sèches, vendues aux candidats avec mode d’emploi, comment retrouver sinon la bonne réponse dans la bonne poche ?
Ce qu’il aimait aussi par-dessus tout, c’était le col qui montait haut et lui chatouillait le nez.

Traits de caractère

Quand il dit ceci, peu de temps se passe avant qu’il en vienne à dire cela, et cela contredit ceci. Ainsi a-t-il, en deux mots, tout dit sur la question. C’est un homme qu’on prend rarement en défaut. Généralement, on pense de lui : il a le vice du versa, comme d’autres ont les défauts de leurs qualités, ou pire, les qualités de leurs défauts. On l’aime bien quand même. Il est entier.

File d’attente

Il fait la queue, longtemps, aux caisses, aux guichets, partout où il y a à attendre. Il mise toujours sur la mauvaise file. Il choisit pourtant la plus courte, mais là où il se place, un blocage survient, la caisse qui tombe en panne, une étiquette manquante, un article non pesé, etc. Il attend, il attend, il pense à la guerre qu’il n’a pas connue, aux pays de l’Est où il n’a pas habité, les journées d’attente dans le froid avec un ticket de rationnement en poche. Il attend pour rapporter quelque chose à la maison, car les petits enfants ont faim. Au moins, il n’a pas à craindre que les rayons soient vides quand ce sera son tour. C’est l’abondance, il y en a pour tout le monde, et donc pour lui. Il avance vers le but, le but se rapproche, il y a de moins en moins de monde entre le but et lui, la queue se raccourcit, il n’y a plus qu’une personne avant qu’il touche au but, c’est son tour venu. C’est alors qu’il s’en va, il n’en peut plus d’attendre, il ne peut plus attendre, il a assez attendu, il a atteint la limite humaine de la patience chez un homme qui attend, il n’attendra pas une seconde de plus. Ce qu’il veut, ce qu’on peut pour lui, non il reviendra plus tard, quand il y aura moins de monde, deux ou trois personnes seulement, pendant une heure creuse, et qu’il aura moins à attendre.

Ou bien

Il y a deux façons de connaître les hommes, disait-il : marcher devant soi à leur poursuite, ou s’asseoir en attendant qu’ils passent, les uns derrière les autres.

Qui ?

Quand il rencontre quelqu’un pour la première fois, il se demande tout de suite qui il ou elle lui rappelle, avec quelle figure de prochain ou de lointain, de son enfance ou d’un passé plus récent il ou elle risque de se confondre — afin d’éviter ça, justement, cette réduction de l’inconnu au trop connu. Et dès que dans la rue de Paris il croit reconnaître quelqu’un de son village, il regagne très vite sa studette au septième : c’est le signal, ce phénomène de paramnésie ou de fausse reconnaissance, le symptôme d’une très grande fatigue ou de la dépression qui vient.
Quand il se parle à lui-même, c’est à la troisième personne, la non personne.

Maigre

On lève une fille maigre, pauvre, affamée, une viveuse rongée de nuits, d’alcool, de drogue et de drague, à la fois ou au choix. Elle se fixe, se calme, se repose sur vous, s’embourgeoise, on la rend heureuse, on l’engrosse, et voici qu’elle grossit. Et l’amour meurt. En allant chercher une boîte d’allumette, on lui laisse un papier bleu sur lequel on a recopié une fusée de Baudelaire : « La maigreur est plus nue, plus indécente que la graisse ».

Rencontre

Pull and push, simultanément. Cette façon rien qu’à lui, en prenant votre main entre les deux siennes (horreur de ce toucher à double face), de vous tirer à lui tout en vous repoussant d’un léger écart du coude, les deux en même temps.
Autre abord : prouvez-le moi, que vous existez. Et il étend la main direct vers vous. Juste à l’instant où vous pressentez le contact, il dévie légèrement le geste, selon l’angle de réfraction d’un bâton plongé dans l’eau, et sa main se rencontre avec du vide. Vous voyez bien.
Comment êtes-vous, ce matin-là, bien bien, pareil. Mais il suffit que lui pose la rituelle question sans réponse : « Ça va ? », insiste, en vous plantant ses deux yeux durs dans vos yeux sans protection, en vous prenant la main dans les deux siennes, comme il fait, comme s’éternisant pour une photo historique devant cinquante photographes, serrant, secouant votre main sans la lâcher, et toujours ses yeux dans vos yeux, redoublant sa question : « Ça va ? ça va ? », insidieusement, pour que vous réalisez alors que la question se pose, que la réponse par l’affirmative que vous teniez machinalement prête n’est pas celle qui convient à la situation nouvellement créée.

De ma fenêtre

A partir du rectangle blanc sous la lampe, je vois —
En face — un mur gris, montant haut, sans ciel — délimité par une colonne blanche dans sa partie supérieure incurvée en arche, ouvrant sur une voûte coupée par le dormant de la fenêtre, autre colonne parallèle —
Un peu tourné vers la gauche — le quadrillage d’une croisée aux huit verres dépolis — sauf un, en bas à droite, cassé, remplacé par une vitre, mon judas, qui découpe un avant de voiture, une aile blanche, appartenant à une fille qui encadre à heures fixes ses jambes, un avant-bras, jamais de visage — vers le haut, dans deux verres transparents, très au-dessus du niveau d’un homme moyen, se délimite un triangle de ciel, de couleur variable, aujourd’hui bleu avec un peu de blanc massé à la pointe, tombant à la séparation des vitres — dont les côtés, égaux, suivent le faîte zingué du mur et les volumes décrochés d’un toit en ardoise — une petite cheminée d’aération pointe un doigt vers le ciel qui s’arrête là —
La tête tournée complètement à gauche, de profil, c’est autre chose — la pierre travaillée d’une église — je l’entends sonner quatre fois l’heure — juste une pointe d’ogive, un contrefort à fleurons — est-ce le mot ? — un trou où vont et viennent les pigeons —
C’est tout pour dehors, aujourd’hui —