Fragments de mémoire

Monter à Paris
Étudiant, montant de Poitiers à Paris, seul, je me disais qu’il y aurait bien, dans cette ville capitale, une chambre vide qui m’attendait, par exemple sous les combles inoccupés d’un bâtiment public, musée ou ministère. Je m’y introduirai par effraction, vivrai caché, ignoré de tous, sortant la nuit, écrivant le jour, devenant d’un coup si célèbre par mon premier livre, peut-être un roman, que, fortune faite, on viendra m’offrir un logement somptueux dans ce même bâtiment, j’attendrai qu’on insiste, par exemple le logement de fonction inoccupé avec vue sur Seine, un salon fermé pour travaux, un atelier de restauration ou une aile entière interdite à la visite.
Je vivais comme au XIXe siècle : un « grand homme de province à Paris ».
En attendant, monter à Paris était une aventure, j’y traînais, je faisais provision de livres et d’expositions, comme tous les provinciaux boulimiques soucieux de rentabiliser leur temps et leur argent, et je redescendais sous la Loire pour y ruminer les nourritures capitales. Paris n’était pas une fête, n'était pas faite pour moi. J’accorde au féminin : la ville, désirée comme une femme, inaccessible. (6 avril 2017.)

Retour du passé
Deux tentations contradictoires : tout balayer, effacer, dégager pour faire place nette, l'oubli considéré comme une hygiène de vie, celle qui permet au lézard de se couper d'une partie de lui-même pour s'échapper. La devise serait, rapportée de la politique à une règle de vie individuelle : du passé faisons table rase. Et d'un autre côté, le geste inverse : tout ramasser, prendre avec soi, ne rien laisser derrière, cultiver l'hypermnésie. Comme ce journaliste yourcenarien qui me disait à Parme porter l'intégralité de son passé. (7 janvier 2013.)

Delphine Seyrig
Le geste et la voix de Delphine Seyrig : je lui ai tenu la porte d’un amphithéâtre où elle entrait pour une conférence, et elle m’a dit merci de sa voix de cinéma. J’étais étudiant ; je suivais les cours d’esthétique de Roger Garaudy, alors auréolé de son exclusion du Parti communiste (il faisait des cours extraordinaires, et j’ai été affecté de sa dérive négationniste, comme d’une trahison personnelle : je m’explique l’étrange cohérence de son parcours par le besoin de croire, doublé d’un besoin radical d’agir : croire à l’idéal communiste, puis à la foi catholique, puis à la foi musulmane, jusqu’à soutenir l’insoutenable). Il avait invité Delphine Seyrig à participer à l’un de ses cours sur le cinéma. Portait-elle son fume-cigarette, ou est-ce que j’ai recomposé l’image ? Sa voix publique qui me dit merci à moi seul me faisait entrer dans l’univers imaginaire de ses rôles. Visitant le cimetière Montparnasse après avoir repeint la tombe de Maupassant, en juillet 2012, je trouve sa tombe, belle et simple comme elle, d’une pierre ocre. La tombe à côté de la sienne fait l’objet d’une « reprise » : en d’autre terme, elle est à louer. Vivre son éternité à côté d’une femme qu’on a croisée une fois dans sa vie. (Juillet 2012.)