Maisons d’enfance

 

De l’enfance, il me reste trois maisons, comme Cadet Roussel ou comme les trois petits cochons. Mais il n’y eut pas de maison de paille ni de bois ne résistant pas au souffle du loup ; toutes les trois étaient en brique, et en brique rouge puisqu’elles étaient du Nord, en Picardie, dans la Somme. Elles se succèdent sur une ligne qui va d’est en ouest, de la campagne vers la mer, de Montdidier jusqu’au Crotoy, en passant par Amiens. La première est la maison des champs, la deuxième la maison de la ville, la troisième la maison tout au bord de la mer, si près qu’on se croyait en bateau les nuits de tempête.
À dix-sept ans, je ne sais plus pour quelle raison, j’ai écrit un bout d’autobiographie, des mémoires d’enfance écrits par un jeune homme qui n’avait pas vécu. En les relisant, je me rends compte que j’ai oublié aujourd’hui ce dont je me souvenais à dix-sept ans. On dit que les souvenirs anciens résistent mieux que les autres à l’oubli. Ce n’est pas sûr.

Montdidier
De la première maison, à Montdidier, habitée jusqu’à cinq ans, je ne garde que des arrêts sur images, difficiles à distinguer des rares photos à bords blancs dentelés et des récits de famille qui sont venus boucher les trous.
Je vois une bande d’herbe qui séparait la maison basse de la route dangereuse. Ma sœur et moi plantions là une tente improvisée avec un vieux drap ; nous avions ordre de ne pas parler aux passants.
Je vois le cyclorameur (il y a une photo avec moi dessus), un tricycle avançant à la force des bras ; il descend la pente qui mène au jardin.
Je vois la bouteille à moitié remplie d’eau dans laquelle mon père noyait les larves orange des doryphores que je l’aidais à ramasser au revers des fanes de pommes de terre plus hautes que moi.
Je vois une clairière qui servait de cimetière pour les trains, pas loin de la maison. Mon père allait y chercher des planches dans les vieux wagons de marchandises mis à la disposition des cheminots. Il m’emmenait sur le porte-bagage de son vélo, il me semble. Un chien enfermé dans une cabane de la clairière hurlait à la mort.
Je vois le sentier qui montait raide la colline en face de la maison, de l’autre côté de la route interdite : quand je l’ai revue adulte, c’était à peine une butte de terre, dont je me faisais une montagne.
Nous étions loin de cette maison quand ma sœur a fêté ses 20 ans. Mon cadeau de petit frère désargenté, c’était un poème :

« Te souviens-tu de la colline
Où nous allions dans nos mouchoirs
Ramasser les champignons surgis
Entre les crottes de brebis ?

Revois-tu la tente de bohémiens
Que nous plantions au bord du chemin ? »

L’artiste en herbe tentait de faire de la poésie avec du prosaïque et du trivial, peu importe, ce ne sont pas les « champignons surgis » qui valent, mais le petit paysage vertical de la colline et de la tente.
Bizarrement, je n’ai de cette maison que des souvenirs d’extérieur, peut-être parce que le dehors était frappé d’interdit. Rien d’intérieur. Quand nous avons enterré notre mère, en 2002, ma sœur et moi nous avons bien sûr parlé de notre enfance. Elle dit qu’elle a des souvenirs « extrêmement précis comme une photographie ». À ma demande, elle a dessiné le plan de la maison, dont elle se souvenait parfaitement, du haut de ses trois ans de plus que moi. Quatre pièces au carré sans couloir. Alors oui, sur le schéma, je replace le sapin de Noël et son orange (jamais le train que je commandais), le poêle flamand triangulaire qui laissait échapper des braises par terre, et le petit garçon marchant à quatre pattes avait un jour posé la main sur une braise ; il en garde encore la cicatrice à la main droite, bien tracée comme un rond de sorcière. Les autres légendes du dessin de ma sœur ne me rattachent à rien.
Dans l’esquisse d’autobiographie que j’ai écrite à 17 ans, je lis : « je revois la maison où je courais à quatre pattes. » Aujourd’hui, je ne revois plus rien. Est-ce que je voyais vraiment à 17 ans, ou est-ce que l’autobiographe alors s’inventait des souvenirs pour continuer à écrire ? Je lis encore : « Un jour, je plantai une binette de jardin dans la tête de ma sœur. » Aucun souvenir non plus. Cela se passait avant la cinquième année. Sans doute un récit maintes fois répété par la mère, pour prouver que son garçon avait « le diable au corps » ; c’était là son expression.

Amiens
Les cheminots bougeaient beaucoup : une mutation nous conduisit au chef-lieu du département. Au 26 rue Marcelin-Berthelot, c’était une maison de ville en hauteur, tout en escalier intérieur et extérieur, avec un garage et une cave au niveau de la rue, les pièces de jour au premier, les chambres au second et au-dessus encore un grenier noir de suie. De 5 à 8 ans, on a des souvenirs. Toutes les pièces sont maintenant bien à leur place. Je revois la courette où ma sœur jouait à la balle, l’escalier étroit qui montait au jardin surélevé, les outils du père dans un bâtiment, le poulailler, le fil à linge au long de la maison mitoyenne, le pied de rhubarbe au bout du jardin. Mais les souvenirs d’intérieur l’emportent. C’est la première maison habitée du dedans. Alors, je revisite, pièce par pièce : le garage sans voiture, la cave où le tas de charbon aux boulets d’un noir luisant voisinait avec le tas de pommes de terre que mon père passait des heures à dégermer l’hiver ; la cuisine « aménagée » (disait-on déjà ainsi ?) avec ses « éléments » en formica qu’un ami de ma mère, menuisier, avait fabriqués sur mesure, la salle à manger dominée par un imposant poste de radio (je me souviens de l’éditorial de Jean Grandmougin, de la formule « Radio Luxembourg a choisi Lip pour vous donner l’heure exacte », et de Geneviève Tabouis s’annonçant par « Attendez-vous à savoir ») et la belle pièce donnant sur la rue, pas chauffée, interdite aux enfants parce que meublée d’un salon hors de prix qui représentait l’investissement de toute une vie. On y entrait en tremblant, comme les femmes de Barbe bleue. Au premier, j’avais une vraie chambre, pour moi seul, en haut d’un demi-pallier aux marches tournantes. De la chambre des parents, je revois une statue de la vierge sous cloche ramenée de Lourdes, posée sur la cheminée, et rien d’autre. Il me semble que je dormais dans la chambre des parents quand j’étais malade, ce qui arrivait souvent.
La maison d’Amiens, c’est surtout la maison liée aux premiers souvenirs de l’école. L’aller-retour entre la maison et l’école prenait plus d’importance que la maison elle-même. La maison n’était plus un espace protégé : elle s’ouvrait aux petits drames de l’école.
Me reviennent des cris à travers la cloison mitoyenne : la voisine battait les enfants placés chez elle. Ma mère l’avait dénoncée auprès de l’assistance sociale. Malgré la promesse d’anonymat, on craignait des représailles. D’autres mini-drames d’enfance, aux proportions démultipliées, se sont joués là : ma mère qui pleure parce que j’ai menti en accusant faussement ma sœur ; la tête de mon nounours qui roule sous le meuble, et ma mère qui rit de me voir désespéré, au lieu de prendre une aiguille et du fil.
Nous étions souvent malades, ma sœur et moi, et notre mère, conseillée par le médecin, prétendait avoir trouvé la cause : le climat humide d’Amiens, l’air pollué de la ville encaissée, dont elle répétait le surnom comme un refrain : « le pot-de-chambre de la Picardie ». Le deuxième déménagement a eu des raisons de santé. Le père continuerait à habiter le logement de fonction d’Amiens ; la mère et ses deux enfants iraient respirer le bon air de la baie de Somme.

Le Crotoy
Quelques économies avaient permis d’acheter cette maison délabrée. C’était une dépendance de ce qu’on appelait le Casino des Ormeaux, une grande bâtisse dans le style bord de mer des années 20. La toiture de la maison était crevée et les branches d’un arbre la traversaient. Mon père la remettait en état quand il venait le dimanche et je pouvais jouer avec ses outils le reste de la semaine. C’était une maison de rêve pour les enfants : elle donnait sur une impasse à peine goudronnée, sans voitures. Entre la maison et le muret de séparation, les Allemands ou les Français avait coulé une dalle de béton pour protéger des munitions : on avait un toit sur la tête pour abriter les dînettes et les cageots qui servaient de table et de chaises. Au rez-de-chaussée, une seule et grande pièce « à vivre », comme diraient les agents immobiliers d’aujourd’hui, où on faisait à peu près tout, la cuisine, la toilette dans l’évier, les devoirs sur un vrai petit bureau, et dans un coin, je montais et démontais les bouts de bois d’un cirque ambulant. À l’étage, seulement deux chambres : je dormais dans la chambre des parents. J’aimais le vent dans les branches du Casino, la pluie sur les ardoises, la peur que la maison s’envole par les nuits de tempête.
Comme j’étais maladif, j’étais contraint au repos forcé de la sieste d’été pendant que les autres enfants de mon âge jouaient sous mes fenêtres. Le soleil faisait danser les poussières dans les rayons de lumière découpés par les claires-voies des volets. La maison s’animait l’été. C’était une maison de vacances pour les autres, un oncle et une tante qui se prénommaient Reine et Claude, et je ne comprenais pas pourquoi ça faisait toujours rire, et surtout des amis estivants, des gens du Nord, qui posaient leur caravane au bout de l’impasse et qui venaient faire provision d’eau à la maison. L’arrivée de la caravane tirée par une grosse Ford verte était un événement, et leur départ presque un deuil. À nouveau, dans cette maison ouverte sur le sable, j’ai plus de souvenirs d’extérieur que d’intérieur : de longues promenades solitaires sur la plage, l’hiver, pour ramasser des trésors de pirate remontés par la marée, quelques virées à la remorque du fils du charcutier voisin, un galopin sorti de La Guerre des boutons. Ma mère m’interdisait de jouer avec lui. Mais l’interdit était superflu, car les petits crotellois, tous fils de pêcheurs, restaient entre eux en laissant sur la touche l’étranger qu’ils appelaient le « parigot », malgré ses efforts pour se faire accepter.
La sœur avait grandi et devait entrer au lycée ; il n’y en avait pas tout près. On a vendu la maison du bord de mer pour partir ailleurs.


Je suis retourné une fois voir la première maison, une fois aussi voir la deuxième, et je suis souvent repassé devant la troisième, jetant même un œil à l’intérieur parce que les propriétaires en sortaient, et je leur ai raconté que j’avais habité là, autrefois. Ils avaient conservé le « novopan », ces grandes plaques de copeaux pressés et vernis, dont mon père avait recouvert les murs.
Par chance, ces trois maisons existent encore. Elles n’ont pas été rasées par un immeuble, un supermarché ou un périphérique. Même si elles ne sont plus tout à fait dans ma mémoire, elles existent quelque part pour attester d’une enfance.

Atelier d’écriture animé par Michèle Guigot, janvier 2013