Le temps perdu

Il rêve qu’ils se retrouvent à l’hôtel du temps perdu.
Il voit distinctement le nom (ou il l’entend ?). C’est un grand hôtel avec deux corps bas perpendiculaires, surmontés à l’angle par une tour de couleur plus claire à pans coupés (hexagonale ? octogonale ? il n’a pas eu le temps de compter).
Il voit l’hôtel de l’extérieur.
La séquence suivante se passe à l’intérieur, dans un espace allongé qui pourrait ressembler à un car, avec une allée centrale et des sièges disposés de part et d’autre. Pendant qu’il cherche dans son sac l’adresse qu’elle lui a donnée, il s’entend appeler à haute voix. Elle semble régner sur tous ceux qui se trouvent dans le lieu de la rencontre.
Il voit ensuite des fragments d’elle, une jambe, mais pas de portrait en pied, pas de visage.
Il se réveille.

Il se dit qu’il y a longtemps qu’il n’a pas rêvé, ou du moins qu’il ne s’est pas souvenu d’un rêve avec une telle netteté.
Il sourit du clin d’œil littéraire à Proust, au Grand Hôtel de Cabourg (auquel l’hôtel du rêve ne ressemble pas).
Il se demande pourquoi la rencontre se produit dans un lieu public : sans doute parce que c’est le théâtre qui va leur donner l’occasion de se retrouver. L’espace allongé avec une allée centrale séparant des rangées de sièges, qu’il a d’abord pris pour un car, est-ce que ce ne serait pas plutôt un théâtre ?
Il l’a toujours perçue comme exerçant un ascendant sur les autres : de là, probablement, sa position « dominante » sur les personnages du rêve… Il lui écrit son rêve, en résumé.
Trois jours plus tard, elle fait elle aussi un rêve bizarre qui répond à celui de l’hôtel du temps perdu.

Elle ne raconte pas son rêve ; il ne sait pas ce qu’elle a vu, ce qu’elle entendu, elle n’a pas pensé que c’était important. Mais elle lui dit qu’elle a « disséqué cette notion de temps perdu toute la nuit ».
Disséquer, ce sont les cadavres que l’on dissèque. Le temps perdu est bien mort, elle a raison.
« Qu’est-ce que le temps perdu ? Celui qu’on cherche sans le retrouver ? celui qui génère les regrets des choses passées donc “perdues” ? celui qui se cache dans une autre dimension qui nous survit parallèlement ?
Tout ça était encore dans mon esprit ce matin en me réveillant et j’ai continué ma réflexion le pinceau à la main.
Est ce que le temps perdu coule comme dans les montres molles de Dali ? Mais dans ce cas, où va-t-il ?
Et si le temps perdu n’était pas perdu... mais juste égaré. Imagine que toutes les choses qu’on a égarées dans notre vie reviennent nous envahir, ça serait un vrai traumatisme, ça déborderait de partout, on ne pourrait plus respirer... »

Il continue lui aussi comme elle à disséquer cette chose morte qu’est le temps perdu. S’il y avait dans la vie comme dans les gares une salle des pas perdus ? Quand il était enfant, il entendait « pas perdus » comme une négation de la perte : une salle où se trouvaient des objets pas perdus. Il avait été déçu en comprenant qu’il s’agissait des pas inutiles que l’on perd en allers et venues, en attendant quelqu’un.
Il y aurait aussi dans la vie un bureau du temps perdu, comme il en existe pour les objets, où l’on pourrait aller voir si quelqu’un n’a pas retrouvé le temps qu’on a perdu.

Ses premières réflexions, à elle, toutes ces questions sans réponses, auraient pu déboucher sur un peu de mélancolie : chercher sans trouver, avoir des regrets. Mais la dernière question ouvrait une porte, sur l’« autre dimension » et sur le temps parallèle des romans fantastiques : si le temps perdu se « cache », on peut le chercher, voire le trouver comme pour un jeu de cache-cache… Je compte jusqu’à dix…
Et s’il nous survit, ou si nous lui survivons, alors il n’est pas mort et nous non plus. On peut retrouver le temps perdu, revivre ce qu’on n’a pas vécu, retrouver au bureau des objets trouvés le temps qu’on a perdu.

Mais une fois qu’elle a été bien réveillée, « le pinceau à la main » (c’est ainsi qu’il se souvient d’elle et qu’il la retrouvera : active, en mouvement, vivante), elle jette le bébé avec l’eau du bain, et le temps perdu avec tout ce qu’il ramènerait s’il revenait : « Imagine que toutes les choses qu’on a égarées dans notre vie reviennent nous envahir, ça serait un vrai traumatisme, ça déborderait de partout, on ne pourrait plus respirer ».

L’angoisse de l’étouffement, de l’asphyxie, de la noyade, de l’enlisement.
Il ressentait la même angoisse, la même urgence : se dépouiller du « vieil homme », jeter du lest (ces sacs de sable qui empêchent les montgolfières de prendre de l’altitude), se débarrasser de tout ce qui encombre, et tire en arrière.

L’oubli est l’hygiène de la mémoire.
Ne déposons pas de fleurs sur l’autel du temps perdu.
Il lui apporterait des chocolats.
Elle lui apporterait des cigares, des vrais Havane.

Janvier 2013.