Bilan

Dans « retraite », j’entends « retrait », le retranchement (rentrer à couvert de la tranchée), le pas de côté, le débrayage, la lenteur  qu’on s’autorise.
En « activité », j’étais actif, hyperactif, productif, dans l’urgence, jusqu’aux urgences (celles du SAMU). Vient le temps de prendre le temps, depuis qu’on sait qu’on n’aura pas le temps de tout faire.
L’âge venant, et même venu (belle formule de Gérard Genette), c’est le temps des bilans : de santé, de vie professionnelle, familiale, de la vie tout court, plusieurs vies enchevêtrées.
Le temps des listes.
Moi, Y, laissant derrière moi
— une suicidée — je n’y suis pas pour rien sans trop savoir quoi exactement ;
— quelques abandonnées et d’autres abandonnantes ;
— quatre enfants aimés, deux + deux, de deux « lits » différents, comme disent les gens de loi.
— des organes abîmés que je ne peux plus donner, cœur rafistolé, reins pierreux, yeux en voie d’obscurcissement ;
— traité deux fois de « salaud » par deux femmes différentes qui avaient leurs raisons, mais j’ai oublié lesquelles ;
— des souvenirs et surtout beaucoup d’oublis (Oublieuse mémoire, c’est un beau titre, mais déjà pris) ;
— des pages et des pages manuscrites, journaux, lettres, romans, nouvelles, poèmes, le tout inédit, à quelques lignes près. Qu’en faire ? les brûler sans les relire ? les relire puis les brûler ? les relire, en tirer un condensé, puis les brûler ? les laisser aux enfants pour qu’ils (elles : plutôt les filles) les jettent ? ou décident de les garder ? ou de les donner à cette institution créée par Philippe Lejeune (j’ai le nom et l’adresse dans le dossier « Autobiographie », à rechercher) ;
— des cours et des livres à transmettre en des mains qui pourraient leur donner une seconde vie ;
— des images de soi en circulation ; parmi les dernières : cloisonné, sans ego, cachottier, mettant les gens dans des cases ; c’est ce qui ressortait dernièrement des discours publics ou privés autour du pot d’adieu. On ne s’y reconnaît pas (entièrement), mais il faut faire avec, composer avec l’image composite.

Décembre 2017

Parlant de soi, on s’expose, et on s’expose à : on se montre et on prête le flanc. Une amie m’a lu et elle m’écrit. J’ai attendu si longtemps avant de renvoyer un écho que la meilleure réponse est sans doute de copier son message privé en anonymant les personnes et les lieux (beau nom d’astéronyme, appris il y a quelque temps), sans plus de commentaires. Les autres nous servent de miroir et de mémoire, les deux plus ou moins fidèles. Mais nous savons qu’ils sont plus dignes de confiance que nous-mêmes.
Voici ce que j’ai reçu :

Cloisonné, cachottier, mettant les gens dans des cases : comment peut-on se permettre ?

Ces gens-là se trouvaient-ils si importants eux-mêmes pour dire cela ? Cela m’est bien égal que vous me mettiez dans une case.
Je m’en fiche. Ces gens devraient vous voir comme ils ont envie de vous imaginer.
Les souvenirs que j’ai de vous, avant R*, tournent tous autour de Victor-Hugo. Très précisément autour, parce que je vous revois sortant d’un petit café à l’angle des rues Saint-Nicolas et Magenta, plusieurs fois ; vous deviez y déposer votre sac de gymnastique, ou je ne sais.
Il y avait cette réputation qui flottait autour de vous, que vous étiez très intelligent, très cultivé, exceptionnel ; je me souviens, pendant les répétitions de théâtre, d’une sorte de réserve que les gens avaient en s’adressant à vous, et aussi de ce vague air de dire : oui, je connais Y. L., je lui parle et il me parle. Et ils disaient aussi qu’en plus de cela, vous étiez simple et gentil. Ils évoquaient aussi Mademoiselle C* : elle était semblable à vous (ou vous à elle), et vous vous étiez intellectuellement mutuellement élus.
Je ne revois pas trop votre personne – sauf au sortir du petit café – parce que les photographies des répétitions ont effacé mes souvenirs.
Un jour, longtemps après, j’ai cherché le nom de Gustave Flaubert dans Internet, et je l’ai vu beaucoup de fois associé au vôtre.
Ensuite il y a eu R* et je vous y ai reconnu comme je vous imaginais, et non comme les autres vous ont dépeint autrefois et maintenant. Trois années de suite, sans jamais de modulation négative dans cette reconnaissance. À la gare, la première fois, vous attendiez sur le côté, le long du mur, avec un air très inquiet ; et j’ai reconnu cet air.
Il y avait, ensuite, votre appartement, la salle d’eau et la cuisine en longueur, et qui étaient comme des sépales enserrant le séjour et les chambres. La clarté y était celle du contre-jour, à tous instants de la journée. La nuit, … obscure et tombant des étoiles !, elle semblait venir du puits de lumière intérieur, au cœur de l’immeuble.
Il y avait ensuite les lieux mémoriels, et tous ont été triples en rencontres, C*, Flaubert et D* ; É*, Flaubert et J* V* ; la plage d’É., Flaubert et votre enfant aîné, qui toujours pour moi sera ce petit garçon – me donnant secrètement un des galets gris – qu’il était interdit de ramasser.

Je ne peux pas faire deux choses à la fois : parler et conduire (si je parle en conduisant, instinctivement, je lève le pied), parler et plus généralement faire bouger mes mains...

...Une fois au moins vous avez fait – trois choses à la fois. Revenir d’É. en conduisant dans la nuit, en chantant : Depuis – longtemps – longtemps – que les - poètes – ont dis – paru…. Et vous faisiez flotter la mélodie devant le pare-brise avec votre main gauche….

Cloisonné, cachottier, mettant les gens dans des cases ?

Et ne me dites pas que c’est moi qui vous mets dans mes cases….