Deux

Autrefois, je travaillais bien, j’étais bien un jour sur deux. M* m’écrivait, s’excusant de vivre tous les jours. Elle était en double, et je l’acceptais un jour sur deux, justement.
Maintenant, je suis bien tous les jours, mais à condition de faire d’une pierre deux coups, de courir deux lièvres à la fois, etc.

21 octobre 1996
Je laisse des messages sur deux répondeurs. Il n’y a personne. Laissez, je vous rappellerai. Je suis en attente de rappel. Fatalité du double. De Paris, je téléphonais à une, et aussitôt à l’autre, sur la même carte, pour les faire voisiner dans le temps, sur l’espace des unités à décompter de la carte. D’où vient ?
Ce n’est pas le mouvement qui consiste à se dédoubler soi-même, à se regarder, à se projeter, etc. Mais plutôt à projeter à l’extérieur sa dualité interne, à mettre le miroir entre deux autres, et non devant soi. Faire que le double ne passe pas par moi. Peur de mon image, de m’y abîmer (dans les deux sens). Je me dégage du jeu de double, de dupe, en suscitant le vis-à-vis silencieux de deux femmes ou hommes qui ne se connaissent pas. Puis je les fais se rencontrer.
Deux hommes : Daniel P* et Michel le fondeur. Ils deviennent amis et m’expulsent. Ou je me débarrasse d’eux. Par peur d’une amitié trop forte, homosexuelle (?), mon ami devient l’ami de mon ami, je trouve un ami pour mon ami, et moi je me retire. Je sauvegarde ma solitude.
Deux femmes, la légitime et l’illégitime. À prendre à l’opposé de classe, de culture, de langue, de corps, etc. Puis les faire se rencontrer, dans un affrontement violent. Résultat : quitter l’une et l’autre, parce qu’elles s’autodétruisent. Moi en position de hors-jeu, voyeur d’une rencontre lesbienne, en position de tiers indifférent. Là aussi, peur d’une relation duelle avec une seule femme ? Réintroduction d’un trio dans le duo, comme si j’étais la mère d’un affrontement père-fils, ou le père d’une querelle jalouse mère-fille ou sœur-sœur.

« Aimer “autant ” l’un que l’autre (si cet adverbe de quantité a ici un sens) n’est pas les aimer de la même manière, ni se demander lesquel des deux surplombe l’autre sur la fameuse échelle : chacun s’exerce, et éventuellement excelle dans son ordre, et pour tout dire il me semble que la maturité esthétique, si telle chose existe, commence avec l’admission de ce genre de pluralités », Gérard Genette, L’œuvre de l’art. La relation esthétique, Seuil, coll. « Poétique », 1997, p. 135.

Offrir à N* un cigare de la boîte offerte par P*.

Citation attribuée à Bismarck : « Dans un combat à trois, il vaut mieux être l’un des deux. »

7 juillet 1997
Je comprends pourquoi j’ai toujours acheté, conservé en double : pour un jour dédoubler, un jour partir en emportant l’un des deux exemplaires, et laisser l’autre derrière moi, dans la maison commune qui continue sans moi, moi séparé, aux avant-postes, avec la maison commune, de la cave au grenier, comme base arrière.

3 août 97
Il aura fallu deux fois dix ans, deux ruptures (d’avec la même femme, retrouvée puis quittée à nouveau), deux maisons principales où j’ai beaucoup travaillé, en parallèle avec une résidence secondaire, deux enfants faits à la même femme, puis un enfant fait à une deuxième, une double vie, d’abord l’une cachée sous l’autre, en superposition, avant d’être mise au grand jour, l’une à côté de l’autre, désormais, horizontalement, il aura fallu une double vie, de professeur réunissant en lui une origine populaire et des fréquentations savantes, de critique lui-même scindé en critique universitaire et en critique journalistique, selon deux styles différents, d’écrivain rentré à pseudonyme (deux jusqu’à présent), il aura fallu tous ces doubles pour faire un homme, gémeau fils de gémeau. À chaque homme, plusieurs vies me semblaient dues (Rimbaud) : deux, c’est peu. Ma ligne de vie qui se dédouble.

15 septembre 1997
Écrire un texte de bifurcations.
De deux choses l’une : tu aimes ton père ou tu aimes ta mère. Si tu aimes ta mère, de deux choses l’une, etc.

Deux lièvres à la fois, faire d’une pierre deux coups. Je ne travaille que sur deux longueurs d’onde, quand je prends des notes pour deux projets différents. Rêve de doubler la critique par la fiction. Par exemple le livre du père et un cours sur la paternité littéraire, sur les filiations.

Mobutu avait deux épouses, des sœurs jumelles, Bobi et Kossia. Pierre Jansen, À la cour de Mobutu. Fracassantes révélations du gendre de l’ex-président zaïrois, Michel Lafon, 1997 (Libération, 25 septembre 1997).

Entre deux femmes, choisir la troisième.

Le Choix de Sophie.

Elle était balance et ceci expliquant cela, elle ne pouvait pas se décider entre John et John. Le hasard s’était plu à la taquiner en leur donnant le même prénom; pour le reste, rien de commun. L’un était ce que l’autre n’était pas, et vice versa. On les aurait cru sortis d’une même opération de moulage, l’un en négatif, John 2 et John 1 en positif. Là où le premier avait les défauts de ses qualités, le second se prévalait des qualités de ses défauts. Elle ne pouvait plus les dissocier de son esprit.
Comment les départager ? Il faudrait une épreuve physique, un duel pour régler le problème sentimental en passant à un autre ordre.
Se projeter dans l’avenir avec l’un ou l’autre. Mais elle manquait d’imagination.
Alors, elle attendait, elle ne savait quoi, que l’un des deux meure (victoire de l’autre par abandon,), mais ce serait le meilleur qui partirait, que l’un des deux tue l’autre (mais comment ensuite épouser un assassin, fût-ce un assassin par amour, un assassin qui serait passé à l’acte pour lui plaire), ou qu’un renonce (ce serait alors celui-là qu’il faudrait choisir, parce que plus sensible à l’injure de l’attente). La solution : l’un et l’autre, mais la morale l’interdisait. Trouver un modus vivendi. Ni l’un ni l’autre : attendre un troisième qui départagerait les ex-aequo.

Pas de deux, beau titre, dans les deux sens.

Paris. Je venais y fuir deux femmes, en rencontrer d’autres, si possible par nombre pair, que je fuirai plus loin. Je lisais leurs lettres. Ça suffisait à mon bonheur. Elles m’écrivaient qu’elles étaient malheureuses, que j’aurais pu choisir entre elles deux, qu’elles auraient préféré que je choisisse l’autre plutôt qu’aucune des deux. Parfois, il m’arrivait de trouver dans ma boîte deux lettres; elles avaient écrit en même temps, leurs lettres avaient voyagé dans le même sac. Mais laquelle lire en premier ?

Ce partage, cet écartèlement, j’y pense, c’est celui encore de l’enfant qui va et vient entre père et mère pour tenter de les réconcilier, de refaire en lui l’unité perdue du couple de ses parents. L’un habitait la ville, l’autre au bord de la mer : c’étaient les nécessités du travail, de la santé, mais lui savait que la vérité était ailleurs, dans l’unité perdue qui rendait malade et forçait à travailler au loin. Ils vécurent à part, le père faisant la navette entre ici et là-bas, puis posés dans le même lieu, mais alors la ligne de séparation se traça de l’intérieur. Et lui s’épuisait à faire la navette du métier à tisser, passant la trame dans leur chaîne pour réparer le tissu déchiré, écrivant ce qu’il vivait, ce qu’ils vivaient, tirant de son corps et de son cerveau ce qui ne fonctionnait plus dans le couple perdu.

Droite, gauche. Avant de traverser la rue je regarde d’abord à gauche, puis  à droite, puis encore à gauche. La tête tournée à gauche, une voiture arrive par la droite ; la tête à droite, une voiture arrive par la gauche. À chaque fois, je me fais écraser.

Vrai / faux. Tourniquet. Les assassinats en Algérie. Commis par des islamistes intégristes barbus. Ou peut-être par des soldats de l’armée régulière portant une barbe postiche d’islamistes, afin de les discréditer auprès de la population. Ou bien par de vrais islamistes qui se font passer pour des soldats déguisés outrageusement en faux islamistes, afin de discréditer les soldats du régime. Etc. Seules les victimes sont toujours vraies.

Ou bien
Il y a deux façons de connaître les hommes, disait-il : marcher devant soi à leur poursuite, ou s’asseoir en attendant qu’ils passent, les uns derrière les autres.

 

30 janvier 1998
Je retrouve dans le plan du roman de la photocopieuse le passage suivant, à propos d’un employé de bibliothèque :
« Qui il est. Sous le signe du double. Un jumeau mort-né (petit frère qu’il n’a pas eu). S’épuisant à imiter. À être en imitant. Althusser. Carrière d’imitateur. Mais ne peut imiter que les morts. Sinon, risque de désintégration. Deux maisons, deux enfants. Deux femmes. » Écrit en marge : « quand il baise, dans le coup, envie d’une deuxième fois ».

Je ne peux pas faire deux choses à la fois : parler et conduire (si je parle en conduisant, instinctivement, je lève le pied), parler et plus généralement faire bouger mes mains. Ce que l’on appelle un champ de conscience étroit. Je dis aux étudiants, perdu que je suis dans mes notes : quand j’ai deux feuilles, j’en ai une de trop.
Donc parler et faire autre chose. Mais cette autre chose, c’est aussi penser. Je ne peux donc penser et parler à la fois. Donc j’écris. Je peux penser en écrivant, ou plutôt les idées viennent la plume à la main. Mais parler, non. Il faut que je prépare : je pense d’abord par écrit, puis je parle d’après ce que j’ai écrit (mais sans lire, car sinon la pensée se paralyse : il faut laisser du jeu, une part d’improvisation). Penser et parler : je fais comme en écrivant : je parle et j’espère que la pensée viendra dans la bouche comme elle vient sous la plume. Mais le plus souvent, je parle sans penser, puis je me rends compte de ce que j’ai dit, parfois trop tard.

17 février 1999
Mallarmé, ancienne Pléiade, 330 : « proférer deux fois les choses, pour une certitude qu’elles l’aient été et leur assurer, à défaut de tout, la conscience de l’écho ».

27 mars 1999
Avant (puisqu’il y a un avant et un après — quoi?), je vivais un jour sur deux. — M*, dans une lettre : « Excuse-moi de vivre tous les jours », parce que, non disponible souvent, je la faisais exister et rentrer alternativement, en jeu de yoyo.
Maintenant, je vis tous les jours et même deux jours en un, par la sieste qui coupe la journée et fait que je me réveille à 14h 30 frais et dispos comme un matin, prêt à commencer une journée pleine. Et parfois un troisième jour, rallongeant les deux autres, quand après la pause du soir, je repars pour une partie de la nuit.

Jules Laforgue : «  Aimes-tu deux femmes en même temps, n’en choisis aucune, car tu regretterais toujours l’autre » (Œuvres complètes, L’Âge d’homme, t. II, p. 882).

16 août 2001
Dans ma nouvelle maison, comme dit Antoine, deux espaces de travail en un même lieu, avec les deux bureaux, jour et nuit, tout venant et Flaubert correspondance, le mien et celui de M* et Anne, le high-tech Ikéa et le bricolage maison façon écolo, vu à Valloires, celui de la nouvelle vie et celui de l’ancienne. Deux ordinateurs, Mac et le PC emprunté à la Fac, deux corbeilles à papier. Comme ceux qui vivent avec deux femmes sous le même toit. Tous les soirs, je pars vers le 112, rue ***, pas une deuxième maison, mais le désordre amoureux, la pagaye de l’enfant.

27 février 2002
Vivre un jour sur deux. Marie s’excusait de vivre tous les jours, quand elle sentait que j’éprouvais qu’elle était une gêne pour moi. Il me faudrait un frère jumeau, avec lequel je m’arrangerai pour partager les jours pairs et impairs, comme les automobiles autorisées à rouler par temps de pollution.

2012
Comment les oiseaux migrateurs peuvent traverser des mers sans se reposer ? JR me dit que les scientifiques ont établi qu’une moitié de leur cerveau se repose, pendant que l’autre continue à commander le battement mécanique des ailes. Voici une solution idéale : dormir d’un hémisphère, comme on dit des chats qu’ils dorment d’un œil.