Écrire

Les mots déplacés, ou comment on vient à la littérature (2013)

Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place
L’instituteur écrivit la morale au tableau, comme chaque matin, de sa belle écriture ronde et normée qui se transmettait à l’École normale.
Les enfants la copièrent sur le cahier du jour, en imitant l’écriture ronde du maître.
Puis vint une petite leçon pour expliquer la morale, avec des exemples pris dans la vie de tous les jours : l’enfant bien ordonné qui retrouvait ses affaires, et l’enfant qui perdait tout.
Dans la petite tête blonde d’un élève appliqué, la leçon rentrait par la séduction de la phrase ; elle se repliait sur elle-même, elle se regardait dans un miroir posée au beau milieu ; une place pour chaque mot et chaque mot à sa place ; les mots disaient qu’il fallait de l’ordre pour s’y retrouver, les mots montraient l’ordre des choses. Il s’ébahissait que la morale dise les choses et les places, et que les mots occupent la bonne place dans une phrase bien rangée, comme la chambre de l’enfant ordonné.

Il se dit que sa vie serait là : même s’il ne rangeait pas les affaires de sa chambre, il mettrait de l’ordre dans les mots, il leur ferait une place, une juste place ; il arrangerait les mots pour leur faire dire comment les choses doivent être.

Jusqu’en classe de 6e, il oublia qu’il s’était donné rendez-vous avec les mots. On lui fit lire Alphonse Daudet, Les Lettres de mon moulin. Il connaissait déjà la petite chèvre de M. Seguin, sa barbiche de sous-officier, ses sabots noirs et luisants (l’institutrice l’avait dessinée au tableau avec des craies de couleurs), son ennui de l’herbe fade et sa vaillance de petite chèvre sauvage, vaincue mais pas soumise. Une petite phrase l’attendait dans une autre Lettre, « En Camargue. I. Le départ ».
« La cloche sonne ; nous partons. Avec la triple vitesse du Rhône, de l’hélice, du mistral, les deux rivages se déroulent. »
Il la relut et la relut, sans percer d’abord son mystère.
« Avec la triple vitesse du Rhône, de l’hélice, du mistral… »
Comment pouvait-on additionner le Rhône, qui est un fleuve, l’hélice fabriquée par les hommes pour faire avancer les bateaux, et le mistral, qu’une note en bas de page définissait pour les petits écoliers du Nord ? Et pourtant, cet Alphonse Daudet qui envoyait de son moulin des lettres à ses amis parisiens faisait tenir l’eau, le métal et le vent dans sa main et il les ajoutait pour obtenir la somme d’une « triple vitesse ». On n’additionne pas des choux et des carottes, disait le professeur de mathématiques, on ne pouvait que lui donner raison, et voici qu’un mauvais élève en calcul posait l’opération avec des signes plus entre des choses qui n’allaient pas ensemble ; et on ne pouvait pas lui donner tort de désobéir aux règles du calcul. Après les mots mis à leur place et une place pour chaque mot, la tête moins petite et moins blonde découvrait là plusieurs mots mis dans le même panier.
Plus tard, il achèterait un moulin, il en délogerait les lapins et il écrirait à ses amis de belles phrases économiques dans lesquelles il dirait trois choses en une seule.

Il grandit. Il ne lisait plus. Les livres ne lui apprenaient rien sur sa vie. Ils racontaient des histoires. Pas la sienne. S’il ouvrait un livre au hasard et lisait une phrase, ce n’était jamais celle qui lui convenait, et il partait en quête de la phrase qui le définirait tout entier, du mot unique qui le résumerait. Ce n’était pas un récit qu’il cherchait, mais une image, fixe comme une certitude.
Il se remit à lire, des livres de son âge mais il s’ennuyait, des livres en dessous de son âge qu’il pensait pouvoir écrire facilement, des livres au-dessus de son âge auxquels il ne comprenait rien : ceux-là contenaient un mystère. Dans l’un de ces grimoires, hermétiquement clos comme les vieux livres de messes à fermoirs d’argent, il découvrit « l’absente de tout bouquet ». Il vit que c’était une fleur, sans discussion possible, et pourtant ce n’était pas une fleur, puisqu’elle ne se trouvait nulle part. Dans une belle chanson d’autrefois, il entendit : « Non, je ne me souviens plus du nom du bal perdu. » Le bal était deux fois perdu, sans nom et sans avoir laissé de souvenir. Les mots pouvaient donc dire que les choses n’existaient pas ; ils pouvaient faire exister les choses en nommant leur absence ; ils creusaient des trous noirs dans le ciel où les constellations dessinaient des formes reconnaissables. Avec des notes de musique, on entend toujours des sons. Les silences, bien sûr, mais une note ne pourra jamais faire entendre l’absente de tout concert. Avec des lignes et des couleurs, le peintre donne à voir quelque chose, fût-ce un carré blanc sur fond blanc ou un carré noir sur fond blanc. Une couleur ne peut pas dire l’absente de toute palette.
Alors, il regarda autrement les mots, comme des bêtes retorses qui se cachent en se montrant, et qui montrent en cachant, qui peuvent dire l’inverse de ce qu’ils disent, qui peuvent creuser du manque dans la présence.
Il formait des phrases avec des mots négatifs, placés dans des constructions où se multipliaient les ne… pas, ne… point, ne… que. Il privilégiait les figures de l’absence, du moindre sens, la prétérition, la litote, l’antiphrase.
Il s’aperçut un jour que toute figure porte présence et absence. Toutes les Cassandre annoncent de mauvaises nouvelles en proclamant qu’elles ne sont pas la rose à laquelle le poète les compare.
Il suffit d’écrire un mot, n’importe lequel, au hasard, pour entamer le deuil compliqué de la chose. Alors, il ne s’arrêta plus de lire et d’écrire, à la recherche de la chose perdue.
Définitivement, les mots n’étaient plus à leur place, dans le désordre du monde.

Décembre 2002

J’ai beaucoup écrit, et tout détruit à mesure.
J’écrivais pour détruire, d’abord ce dont je parlais, ensuite les pages. Je détruisais les traces de la destruction, pour qu’il ne reste rien, ni de la chose, ni du témoignage sur la chose. Chasse morne, pour éliminer. Une chose écrite était une chose biffée. Une chose dite, une chose tue, tuée.
Aujourd’hui, je n’écris plus. La destruction intérieure me suffit. Et j’ai compris que les choses existaient sans nous, en dehors de nous, qu’elles nous précèdent et nous survivront, et que l’écriture n’a pas d’effet immédiat et visible sur leur consistance.

Les instruments de l’écriture (21 mai 1998)

Grande importance, toujours. À tel point que j’accusais les mauvais outils de mon impuissance à écrire. Pendant toute ma jeunesse, et même après, j’ai cherché le stylo idéal, ni trop dur ni trop souple, qui glisserait bien sur le papier, qui écrirait presque tout seul. Impossibilité d‘écrire avec une pointe bic. Fascination par l’écriture des autres, au sens de graphie : répondant à J.-P. R., je me surprenais à imiter son style mais aussi la façon de tracer les lettres. Mimétisme littéral.
Malaise devant la rature, la souillure de l’écrit. Écolier, je ne barrais pas ce qui était faux : je mettais entre parenthèses (c’était avant l’invention du blanco). Le professeur avait beau rappeler que la parenthèse n’était pas un signe de suppression, je persistais à ne pas raturer.
L’ordinateur a été inventé pour moi : un texte toujours propre, un écran limpide qui, comme l’eau, absorbe tous les remous des pierres jetées sans rien retenir. Mon intérêt pour les manuscrits bien raturés : fasciné par les ratures des autres. Moi scripturalement correct : ne pas laisser de traces du travail.
Mes femmes m’offrent des instruments pour écrire. M** et les deux Mont-Blanc. P* et les pinceaux japonais. Et des carnets.