Eau profonde (vers 1977 ?)

Sur une plage. Avec l’épouse. Je me trempe dans l’eau. Je sors. J’y reviens à nouveau pour m’aventurer en eau plus profonde. Une brasse. Je traverse un trou de quelques mètres de diamètre. En sortant, on m’apprend qu’il s’agit là d’un trou de 30 à 60 mètres de profondeur ‒ à vrai dire, personne n’en a sondé le fond ‒ qui communique quelquefois avec le centre de la terre, et aspire.
(Notes en marge, restes diurnes : la « noyade » de Sion, congrès SNES à Nantes, triangle des Bermudes.)

Au séminaire de Lacan (vers 1977 ?)

Je pose des questions sur la formulation mathématique ‒ comme étape ‒ comme aboutissement. Me vient le mot « heuristique », que je n’emploie pas.
Dessins de Lacan : balance en équilibre. Je m’étonne qu’il fasse un dessin, à main levée, et que le résultat soit en équilibre. J’essaie de reproduire les dessins mais je ne vais pas assez vite.
Il s’adresse à moi :
— Que disent les mains ?
— Les mains ne disent rien, mais les pieds parlent.
(J’ai conscience de jouer en lui répondant — d’une mise en scène.)
— Et que disent-ils ? Qu’ont-ils à nous livrer ?
— Ils nous livrent des marchandises, des bananes, etc.
— Non, pas livrer dans ce sens.
J’expose.
— Comment, vous parlez de livrer, alors qu’il s’agit de délivrer. (J’ai conscience dans le rêve des deux sens de délivrer : libérer, remettre un certificat.) Réveil.

La bicyclette (rêve récurrent des années 70)

À bicyclette. On équilibre des masses, à trois sur deux roues. Charges séparées qui neutralisent leurs poussées. Équilibre instable plusieurs fois compromis. Nous tombons.

reve_equilibre

Le conducteur, homme vieux, qui dirige l’engin en maniant des pommes de terre, dit : « Ce n’est pas pratique, parce que les pommes de terre n’ont pas une forme géométrique. »
Finalement, on part. Point de vue de cinéma. On voit le convoi partir, comme s’il était épié. Angoisse. Le spectateur (moi) occupe la place du traître qui épie (même impression que dans le film de Melville, Deux hommes dans Manhattan, où la voiture qui suivait, dont j’avais cru d’abord qu’elle était occupée par des hommes chargés de liquider les journalistes, s’avère être conduite par la fille de la victime, procédé technique qui m’a beaucoup impressionné).

Rêve minéral (nuit du 10 au 11 février 2018)

Une immense construction dans un pays reculé, genre forteresse médiévale. Il me semble qu’on y arrive après une longue marche, mais le trajet d’accès reste flou. Sur place, accueilli par Jean-Claude S. Est-il le propriétaire ? un ami du propriétaire ? le guide ? Nous nous promenons autour. Mon attention est attirée par des ardoises en pile, énormes ardoises de cinq centimètres d’épaisseur, à la mesure du château. Tout de suite, envie d’en rapporter un morceau. J’en prends un fragment près d’un chantier où s’activent des ouvriers, ainsi qu’un autre morceau minéral, probablement une pierre blanche du château. Sentiment de culpabilité : je prends quelque chose qui ne m’appartient pas. Au loin, je vois des gens en hauteur. C’est alors que je demande où sont les toilettes. JCS m’indique un itinéraire compliqué : une allée dans la verdure, à droite, à gauche, j’ai du mal à mémoriser le chemin. Finalement, je trouve : un long boyau de pierre qui monte, et débouche sur un point haut resserré. C’est là que se trouvaient les gens en hauteur. Simples latrines avec un trou souillé, au travers duquel je vois, très bas, un rond de terre. Je me dis que tant de force architecturale, tant de beauté de pierre, aboutissant à ce trou souillé perché dans les hauteurs, c’est un peu dérisoire. Je rêve au jet d’urine qui n’arrive même pas en bas, évaporé, dispersé, séché avant de toucher terre.

Maison en travaux (nuit du 11 au 12 février 2018)

Encore un rêve de maison. Trois étapes, ponctuées par des réveils. Trois approches, mais j’ai oublié les deux premières. Maison en travaux. Chantier avec de vieilles poutres évidées (comme les façades à colombages dont il ne reste que le bois), et des parties terminées. Je me dis qu’à la fin des travaux, il faudra recommencer au début, parce que les pieds salis dans les gravats abîment à mesure les zones rénovées. De mon côté, je cherche des planches dans un entrepôt en amphithéâtre. Chaque gradin contient des lames étroites, difficiles d’accès par le côté. Je tire une à une les planches, prises dans des gradins différents. Aucune n’est régulière. Elles sont de formats et d’essences différent.e.s et elles se disloquent en morceaux. Il me faudrait de grandes plaques identiques. Un vendeur vient me demander si je trouve mon bonheur. Après son départ, je cache les planches que j’ai tirées tout en haut de l’entrepôt, de peur qu’on exige que je les achète. Ensuite, je me vois enjambant une paillasse d’évier pour emprunter un escalier. J’identifie la propriétaire, Christine L., que je ne vois pas. Mais la famille est là. On joue du violon à l’étage. Je me dis que c’est la fille de Christine L.
Je suis dehors, sur un chemin de randonnée. Je cherche des compagnons de route, mais je me dis qu’ils ne pensent qu’à eux, ne parlent que d’eux et puis s’en vont. Tel cet homme torse nu qui m’aborde, et part à la course en me laissant sur place.

« Demain, dès l’aube… » (nuit du 12 au 13 février 2018)

Aujourd’hui, anniversaire de la composition de « Demain, dès l’aube… » Il est convenu que la commémoration se limitera à une plaque. C’est une plaque en cuivre. Tout de même, on ne peut pas s’empêcher de réciter le poème. À plusieurs, on a du mal à le reconstituer. Moi-même, j’en retrouve des bribes, mais il manque beaucoup de mots.
Ensuite, apparemment sans rapport, je suis dans une rue. Je marche le long d’un trottoir. Je ramasse d’une main un petit chien que je prends dans mon bras. Je me demande s’il va se laisser faire. Il semble se débattre un peu, mais il s’agrippe finalement à mon épaule. Je le caresse un petit moment en marchant. Puis je me dis qu’il va s’éloigner de sa maison et qu’il aura ensuite du mal à se retrouver. Je le remets par terre, mais il continue à me suivre. Je suis bien embêté. Je ne sais comment l’inciter à retourner chez lui.

Poulets (nuit du 17 au 18 février 2018)

Une femme (indéterminée) esquisse devant moi, de ses deux mains, une forme géométrique : un triangle, pointe en haut. Je comprends qu’elle me compare à un pot à tabac. J’ai grossi, je suis vexé, je lui en veux.
Est-ce pour me venger ? Je sors d’une armoire des corps morts enveloppés dans des sachets en plastique. Ils se présentent exactement (couleur, taille, position) comme le poulet que j’ai acheté vendredi. Ils ne sont pas plus gros que ce poulet, mais ce sont bien des femmes et des hommes, six ou sept. Apparemment, c’est moi qui les ai tués. Des noms me viennent à l’esprit. J’essaie d’identifier les corps d’après un vêtement : un pull en laine et peut-être une jupe, vert pomme (voir le rôle de la police scientifique, qui a confondu Nordahl Lelandais). Je demande à ma compagne (je ne vois pas son visage) et complice (?) si elle sait à qui ces vêtements appartiennent. Je ne ressens aucune émotion. Les gestes sont seulement techniques, comme pour manipuler un poulet.
Avec la compagne-complice, nous nous interrogeons sur la façon d’annoncer les disparitions : les amis ne sont pas revenus (mais alors, il faut éliminer les corps) ; on a retrouvé les corps et on ne sait pas comment ils sont arrivés là. Dans le rêve, je vois les difficultés de la chose : comment faire disparaître les empreintes digitales ?
Autre temps du rêve : ma fille aînée et son mari se retirent discrètement pour faire ce qu’un couple se cache pour faire.

Rien de précis (nuit du 19 au 20 février 2018)

Il ne se passait rien de précis dans le rêve. Il suffisait de vivre, d’avancer devant soi pour que le paysage change : stable, paisible au départ, idyllique — et au fur et à mesure bouleversé, la guerre partout, la ruine, comme un nouvel état stable et définitif du monde. (Ne pas regarder les nouvelles en continu sur France 24 avant d’aller dormir.)

Scout (nuit du 20 au 21 février 2018)

Rêvé de Flaubert, explicitement. Ce qui est rare. Un groupe de jeunes dans la nature, des scouts. Autour d’une sorte de bucher. Laurent G. prononçait un discours engagé. Une grosse fille, ressemblant à la chanteuse Juliette, régnait sur le bûcher, qu’il fallait alimenter en morceaux de bois. Je mettais les miens, mais ils n’étaient jamais conformes à son goût : c’était trop gros, il fallait les fendre. Alors je me retire, pensant que je n’ai le droit de rien faire.
C’est ici qu’intervient Flaubert, sous la forme d’un poème, un quatrain (de lui ? sur lui ?) qu’il faut compléter par un second. À plusieurs, on cherche des rimes en « o », « op », ou « ot ». Je suis avec un groupe de jeunes filles, en particulier Louisa. Flaubert, poésie, Louisa : hier, j’ai fini de corriger les épreuves des Mementos de Louise Colet.
Réveil, pipi, rendormissement. Intérieur, autour d’une table. Je corrige des épreuves, précisément. Le texte se termine par le mot « éditeur ». Au bout de la table est assis un éditeur, en chair et en os, qui ressemble à Thierry Marchaisse. Je lui dis tout le bien que je pense des bons éditeurs, qui font un travail magnifique. J’essaie de me souvenir de la première fois de ma vie où j’ai corrigé des épreuves.

Le train de bois (2 mars 2018)

Je me souviens du rêve à l’envers, en commençant par la fin. Au plus près du réveil, j’entends François Morel dire : « Je connais un comique qui n’aurait pas aimé se montrer. »
Juste avant, je suis en haut d’un escalier de bois raide, très raide, presque vertical. Vu de haut, on se demande même s’il y a des marches, et comment poser le pied sur ces planches en bois qui dépassent à peine. Je tiens à la main un gros et grand train de bois en mauvais état, la locomotive d’un côté, les wagons de l’autre. Il est encombrant, et coupé en deux, si bien que je dois le tenir à deux mains. Impossible de descendre, puisque je dois aussi me tenir à la rampe. Jeter le jouet en bas de l’escalier avant de descendre ? Mais il va se casser. Je me dis qu’il faut descendre en deux temps, une main sur la rampe et de l’autre la moitié du train.
Première scène : une rue de ville encombrée de voitures immobilisées par un bouchon (images des actualités, cette nuit, avant de dormir : des voitures bloquées par la neige et le verglas). Un homme, tête à claques, qui semble avoir provoqué un accident de voiture et refuse de dégager la route. Je me dis : voilà un homme qui fait désespérer de l’humanité.

Haïkus (4 mars 2018)

Rêve en haïkus. Du moins, le rêve prend spontanément la forme de haïkus au réveil

Le sait-il, l’arbre,
Que ses feuilles
Vont tomber ?

C’est un hêtre, peut-être
Ses feuilles jaunes
Dans le soleil

L’été,
Et déjà
Des feuilles rousses

Elles se parlent entre elles
J’écris par terre
À l’écart

En haut, près de l’entrée d’un tunnel de chemin de fer
Un engin de travaux, pelleteuse,
En équilibre sur une grille métallique.

J’attends qu’une porte s’ouvre
Pour entrer en voleur
Me mettre à l’abri.

12 avril 2018

Nuit trouée de rêves. Il y avait une femme plutôt aimable, accorte, mais après l’avoir fuie, j’étais enseveli sous une avalanche de terre qui arrivait par derrière. Dernière heure arrivée. La terre m’écrasait, littéralement, je sentais le poids peser sur mes côtes. Réflexe de sortir un bras de terre pour ménager une cheminée d’air. Je me disais que je survivrais si une autre vague de terre n’arrivait pas et si quelqu’un voyait ma main s’agiter.
Ensuite, j’étais dans un paysage de montagne, ou de falaise, avec de grandes failles et un fleuve encaissé, comme la Seine avec ses courbes. Je les surplombais d’un belvédère. Un cargo passait au ras du bord, manœuvrant difficilement dans une courbe serrée. Je disais, doctement, qu’il aurait été plus simple de couper le S de la courbe en enlevant la terre, comme pour le canal de Suez. Mais ça aurait fait des millions de tonnes de mètres cubes. Je me rendais alors compte de la bêtise qui consiste à compter à la fois en tonnes et en mètres cubes.
Puis je parlais à une vieille dame baveuse (paralysée de la bouche, elle laissait couler des grains verts de sa bouche, qu’elle recueillait dans un mouchoir). Elle parlait d’un grand amour, d’un homme bon, gentil, prévenant, qui l’aurait aimée, et qui devait bien exister quelque part. Elle me faisait comprendre qu’il s’agissait de moi. Elle était touchante et repoussante.