Première

Cette première-là, je me le rappelle, il s’en trouve un récit mot à mot dans un journal du temps, sans publicité. Elle a laissé une trace, qu’on peut suivre. Écrite, tatouée à même la peau (je me revois baissant la tête vers l’apparition des stigmates, mais rien), puis couchée en un seul exemplaire, sur papier extra-strong filigrané (à l’époque, je disais filigramme), à usage interne. Mais où la chercher dans le moment que le besoin s’en fait sentir d’y retourner ? Et de quoi l’on se souvient, au juste dans l’histoire, de celle qui s’est jouée à la première seconde, ou des mots venus la couvrir après coup. Elle est rangée là-haut, la coupure, dans un cercueil en carton archivé année 197*. S’y recoller séance tenante, à l’écriture, c’est encore le plus court de remettre la main dessus. Si la vieille coupure refait surface, au prochain dérangement, on pourra comparer les versions, le premier jet et la resucée, mot à mot, on prend le pari, les deux viendront en superposition exacte de calque, à la virgule, à l’espace près entre les lettres. Car il n’est pas trente-six manières de raconter ce qui une fois eut lieu, définitivement unique, la première.

Elle s’accomplit là où c’était programmé depuis des saisons : dans le triangle de trois sur trois sur deux (petit côté orienté au Nord) d’une scène délimitée au crayon et la règle solitairement en C 6. J’avais répété le trajet, depuis la chambre de Province d’où je montais, on descend à ce rond rouge, on prend la ligne X jusqu’à l’autre rond rouge, on suit trois rues, on  enfile un passage, on monte à la pointe bic jusqu’à la tache verte d’un square, c’est là, le triangle en grisé sur fond de carré blanc, à cheval sur une pliure fatiguée, on voit au travers ce qui la soutient. La confiance qu’on a jeune dans les cartes : qu’elles soient le territoire.

Le rêve c’était en moi une scène au bord de la Seine, sans autre réalité d’abord que ce jeu sur le mot. Puis tout prit corps, à l’instant de tomber dans la ville de pierre aux toits de plomb et zinc. Je le répétais, mon rôle, l’éternel, qu’on m’avait distribué, celui du Pierrot. Sous la douche, savonnant là où il faut, en solitaire, je m’entendais donner des répliques au partenaire, d’après un canevas une fois pour toute ; l’oeil resté en coulisse je me voyais bouger dans une mise en scène par moi réglée. A la fin des actes, ça me composait une vie, puis une autre, une autre, avec des prénoms qui consonaient à chacune. Tous ceux, figurants et exécutants, passés par là, vous le diront. Ce qui n’a lieu qu’une fois et ne vit que par improvisation est la forme la plus difficile, à cause de l’échauffement qu’on doit pousser juste ce qu’il faut avant d’entamer l’énergie comptée de la séance. L’angoisse allait en serrant, gonflant l’espace ouvert devant, en marche, redoublée de ce que l’anticipation mentale de la chose pouvait m’en priver, et tout remettre à la prochaine sortie.

La peinture s’exposait, en ce temps-là. À trente secondes d’émoi l’un, avançant puis reculant comme à la fois myope et presbyte, devant une galerie de tableaux, je me colorais.

La rue (de pierre) montait, on ne pouvait pas deviner sur le plan à plat ; le trottoir roulait, dans le sens de la marche, un pas en avant et c’est en soi qu’on le fait, de plein pied, entrant petitement dans une vie d’homme, la porte s’ouvrait, était ouverte, on enfonçait une porte ouverte (les mots aussi venaient seuls, tout faits).

En avant se tenait grande et le regard loin une statue de déesse païenne dont même à la toucher on ne pouvait trancher si elle était de chair figée ou de cire vivante. On ne franchit pas ces seuils d’une excitabilité particulière sans le frisson intercostal par où fait signe un autre monde.

C’était un théâtre de rue, l’action se déplaçait, entrait sortait, inversait cour et jardin, Christ et Jésus, parterre et paradis sens dessus dessous (à l’époque, j’écrivais sans dessus dessous, s’il y a une différence, elle est là, entre ce a et ce e). Les transferts d’un plateau à l’autre prenaient autant d’importance que le jeu proprement dit ; c’était le jeu tout entier qui ne consistait qu’en cela, passer d’un lieu scénique au suivant. On montrait les coulisses, les machines d’où sortaient les dieux, les décors se changeaient à vue. Rien du vieil envers n’était plus caché. En ces temps de neuf, on disait happening, intraduisible. Les antiques salles à velours taché de rouge sang, fauteuils crevés qui couinent quand on change de fesse, trou du souffleur, rideaux qu’on écarte d’un doigt avant le lever, herse et rampe que les cabotins de boulevard ne passaient plus, tout l’appareil fané accueillait les jeunes troupes fraîchement montées de Province, après Molière. L’espace scénique tournait, nous autour, sur des poufs en moleskine rouge pareil, penchés sur un trou centré comme d’un cirque, ou plutôt cendré ou encore sciuré (de ce bois qui au sol des boucheries boit le sang). Ou renversés, nous autres spectateurs, projetés cette fois au milieu d’un dispositif circulaire mobile nous dominant, en surplomb vertigineux de tous les côtés en même temps.

D’un coup, de spectateurs que vous étiez, c’était brusquement à vous la parole, sans préparation, à vous de la prendre en public, à vous le rôle insue, la réplique à donner, sommé d’entrer dans le jeu, sinon le blanc, le trou, regardé à nu par des yeux deux fois plus nombreux que les corps. On était liés d’une fraternité négative, où se mêlaient la raillerie de la victime désignée, l’admiration si elle s’en tirait, la terreur que le tour d’après ce fût soi.

On attendait la nuit tombée que commençât la féerie. Quand les réverbères s’allumaient, c’était le signal prononcé. Un rabatteur se dressait, bonimentait, mentait.

Entrez entrez et vous verrez.

Sans ajouter ni que ni quoi, on verrait ce qu’on allait voir. On se formait dans la tête des images de foire, des phénomènes, femme à barbe, soeurs siamoises au sexe pour deux, derrière un rideau qui s’écartait d’un doigt sur du noir, avec l’emphase du bras prolongé d’une baguette. Entrée libre, on ne s’exonère qu’en sortant. Les trois coups n’étaient vraiment frappés qu’à la condition ordinairement de mise au théâtre : qu’il n’y ait pas moins de spectateurs en salle que d’acteurs sur scène.

Celle-ci, à la caisse, non ce n’est pas votre mère. Même si vous brûle de lui poser la première question rituelle : — Maman, saurais-tu par hasard où je demeure ?Ce voisin attablé, accablé, qui ne sut pas son rôle le moment venu, il lui ressemble, mais ce n’est pas lui, le père, ou alors lui plus jeune, très jeune, tellement jeune que méconnaissable tel qu’il était avant que vous ne soyez, ni la prima donna votre sœur (car pourquoi si oui demanderait-elle comment c’est, votre petit nom, en échange du sien, Francine dit-elle, et ce que je faisais, dans l’import-export selon moi), même si vous n’auriez pas été autrement étonné de les retrouver là, ces proches laissés loin derrière (qui dormaient à cette heure), par la fatalité d’un trajet circonvolutif.

Le premier soir, rien n’arriva qu’en rez-de-chaussée, où se dit le prologue. Car l’ouvreuse, la chienne, n’accepta ni la montre (en cadeau de communion) ni la carte d’identité, avec le vrai nom, que je voulus laisser en gage. Monté du Sud, je ne savais pas les prix, ni qu’on ne paie pas en entrant une fois pour toutes, mais comme on monte les enchères entre chaque acte pour connaître la suite jusqu’à la catastrophe finale, où se dénoue le sujet. C’est le prix fort qu’il fallait acquitter, en coupures de mille. J’empruntais à un couple d’honnêtes bourgeois qui veillaient à mon éducation depuis le judas d’une porte blindée.

Le lendemain, j’allais droit mon chemin, en aveugle sans canne, vers cette seconde première. L’ouvreuse ne se souvenait de rien (figurant sans figure j’étais), la montre, la carte d’identité, d’identité, moi, là, non, ça ne lui disait rien. Elle faisait non de la tête en laissant place aux autres. Près de la caisse, un petit homme, pas vu la veille, moitié régisseur, moitié photographe de plateau : il avait en charge l’image de la maison. En représentation, comme un chacun, il se brossait à grands à-plats des tableaux intérieurs. Il avait un collier de barbe, de larges bords à son chapeau et un tabouret sous les fesses : d’avoir posé les pieds sur les barreaux ne lui faisait pas plier les jambes. On l’appelait Monsieur le comte. « Elles, elles vivent », disait-il en montrant des mannequins.

La prima donna dit s’appeler toujours Francine, pas de France comme on pourrait croire, mais pas loin, de l’autre côté de la frontière, en Belgique, Namur, plus haut (geste, vers les cintres). Elle avait mis une frontière (disait-elle dans sa scène d’exposition) entre sa famille et la honte d’une fille sur les planches. Elle montait un escalier / dérobé, celui des premiers vers d’Hernani, en braquant dans son bas de dos une torche. Un rond de clarté jaune tombait sur le talon de sa chaussure rouge, qui découvrait à chaque marche un sparadrap collé sur la résille d’un bas filé, stoppé au vernis à ongle. Deux pieds se mettaient dans les siens, l’un après l’autre intersectant le rond de clarté, les miens, s’agitant sous moi. Elle allait devant, traçant la voie, vous introduisant sans mot à un autre espace circulaire, plus petit ainsi qu’un boudoir. La scène alors représentait une chambre, aux murs rechampis, artistement dégradés en plaques tombantes où l’on pouvait recomposer des figures d’avant l’abstraction. On se fendait d’un ultime pourboire, elle s’étonnait que vous n’ayez pas encore de fiancée, à votre âge. Son monologue sortait des livres qui faisaient pleurer les fins de siècle, et débité sans forcer qu’on y croie.  Elle jouait dans l’éternelle fille séduite, qui se saigne aux quatre veines pour gagner quatre sous (j’ai retenu ce pauvre vers blanc).

Pendant son aparté, je la regardais de dos dans les miroirs en face et sur les deux profils, comme pour une prise anthropométrique, si bien que l’on recomposait une tête totale, dépliée, et soi par-dessus l’épaule, à trois mètres derrière, reflété comme tout près, à toucher sa chair. Dans le palais des glaces où elle m’entraîna, elle familière des labyrinthes de verre, quelles bosses au front, dans les vitres qui séparaient d’elle (c’est ce soir-là qu’en rentrant j’ajoutai le codicille : être enterré sur le ventre, face contre un miroir).

L’exit impossible à trouver, et à chaque pas de côté, la petite piqûre électrique des clôtures à vaches.

Ses semblables jouaient nues, à ce moment de la présentation, mais elle non, elle restait couverte, elle demandait la permission de rester couverte, une grave brûlure. Janine Charat, j’étais trop jeune pour m’en souvenir. C’est depuis que les danseuses en tutus d’amiante tournoient entre les flambeaux électriques des planches ignifugées. Après les applaudissements qui soldaient l’opéra total (à quoi donc sert la claque, sinon briser là l’illusion, négocier la sortie dès le dedans du lieu où cela s’est accompli), je la vis, l’œil en coulisse, se laver ce qu’on se lave, d’un geste quotidien au bord d’une cuvette, et dévoilant, de haut en bas, des cheveux blonds, des aisselles brunes et du roux à la touffe, sans qu’on sache, à la racine, quelle fausse elle était.

C’était joué. L’auteur apparaissait pour prier le public de pardonner ses défauts.

Ça s’écoulait du théâtre par les vomitoires, purgés qu’on était tous à l’antique par les deux ressorts détendus de la terreur et de la pitié pour le peu qu’on était, le cœur rendu brusquement généreux sans rien à donner (sinon cette tranche de coco frais tendue à une qui fit signe, l’intermittente du spectacle sans rôle ce soir-là qu’attendre, tout ce qui me restait), le cœur léger. Pour un peu, on se serait cru un frère. Chacun (les deux sexes, vêtus de vêtements unisexes) tentait pour soi une sortie, ou la percée, de biais, en direction des lignes où s’agitaient les assiégeants des temps durs, peut-être des figurines disposées en leurre par l’ennemi. On retombait après coup de ce côté-ci, vidés à blanc, débarrassés du vieil œil, libres d’esprit dans un corps sans organes. Une heure, une journée, plus, le délai variait d’une tentative à l’autre, le temps que se rechargent les énergies, une chose était sûre, qu’on recommencerait.

Prolétaires de nos corps, pensai-je des pauvres de nous, rentrant tête baissée et pieds gourds à cette heure sans taxi, modernes esclaves d’aucun maître, sans autre force que nos vies défaillantes. Un type dépité dans une vitrine venait en travers de la rue, me collait de près, c’était moi, celui de la carte d’identité. La nuit formait tain, les étoiles des astérisques et la lune un C majuscule, comme un mot commençant par C mais lequel. Je dînais de moules et de frites, belges. Dans un haut-parleur qui diffusait tout bas à cette heure, la météo marine annonçait des vents force 5 mollissant force 3, un œil de cyclone se déplaçant le long d’une dorsale, une dépression au large.

Sur le trottoir, le jeune premier saluait la couturière qui se rendait chez la Générale de ***. Le prote pressé partait corriger les premières, à peine sèches. Je réfléchis alors à l’ironie sérieuse de la langue, la première  n’arrivant qu’au terme d’innombrables répétitions sans public. Le chroniqueur rédigea d’un seul jet son compte rendu, que l’on put lire dans le journal du lendemain (rubrique : théâtre), en tous points superposable à celui-ci, comme on a pu le constater.

La Nouvelle revue française, n° 506, mars 1995, p. 53-59, sous le pseudonyme de Philippe Belval.