Rip

On l’appelait Rip, on avait dû savoir pourquoi autrefois, mais tout le monde avait oublié, et on l’appelait Rip sans se demander si c’était un prénom, un nom ou un surnom. Pas plus que les adultes, l’enfant que j’étais ne se posait la question. Aujourd’hui, la syllabe unique tire après elle des mots entiers qui s’y accrochent, riper, ripou et ripaille, et ces mots s’associent bien à lui, au point de lui avoir créé peut-être une identité par réduction à leur amorce commune. Toujours prêt à déraper dans une blague osée dont je comprenais tout juste qu’elle n’était pas de mon âge, bon vivant, aimant la chair et la bonne chère, sans doute un peu ripou par goût franchouillard de tourner la loi pour le plaisir de vivre un pied dans l’illégalité, il méritait tous les dérivés de Rip.

Ce n’était pas un parent, mais une connaissance, un ami d’ami dont on ne se souvient plus comment il est arrivé là, par un hasard qui depuis le temps s’est imposé comme une nécessité. Il arrivait un peu avant l’heure des repas, parlait jusqu’à l’apéritif et il y avait toujours un verre et une assiette pour lui. Il quittait la maison à l’heure où s’en vont les gens que personne n’attend.

Au physique, il annonçait le tempérament sanguin qui devait l’emporter d’un coup à un âge où ceux qui suivirent son enterrement disait qu’il était trop jeune pour mourir, petit, rougeaud, râblé et rabelaisien, le crâne dégarni. Il s’était endormi dans les bras d’une fiancée et ne s’était pas réveillé : il était mort d’une belle mort, il était parti comme il avait vécu, il en avait de la chance dans son malheur, si on avait le choix, on aimerait bien passer comme lui.

Quand je lui demandais pourquoi son crâne était nu comme une paume, il répondait que ses cheveux étaient tombés sur sa poitrine, et il écartait sa chemise entre deux boutons pour montrer qu’il disait vrai. Sa venue était pour nous une promesse de gaité, non pas qu’il jouât avec les enfants ou nous apportât des cadeaux, mais parce qu’il mettait les parents d’humeur joyeuse en racontant ou en inventant des histoires extraordinaires. Il partait d’un grand rire qui le parcourait des pieds à la tête d’une grande secousse sismique ; ses chaussures battaient le pavé, il se tapait sur les deux cuisses de ses mains courtes et grasses, son ventre tressautait, les contours de ses yeux et la peau de son crâne se fripaient en mille plis, et sa bouche ouverte découvrait des gencives édentées. Il m’a fait comprendre ce qu’on entend par un rire communicatif, qui se propage et s’amplifie : la mère se contenait en gardant une raideur digne, car tout de même ces histoires drôles étaient un peu choquantes, surtout en présence des enfants, mais après tout, il ne faisait de mal à personne ; le père poussait un petit rire saccadé, se retenant pour éviter les reproches maternels de connivence entre hommes ; nous, on riait de voir nos parents rire, en souhaitant de grandir vite pour comprendre.

On ne lui connaissait pas d’épouse, mais des fiancées qui se renouvelaient avec les saisons ; pas d’enfants déclarés, pas de résidence fixe ni de travail bien défini : trente-six métiers, trente-six misères, disait le père après le départ de Rip, en espérant que la mère oublierait ses petits rires complices. Il était tour à tour photographe de plage, chanteur dans les mariages, gardien du Casino, gérant d’un manège, serveur dans un bar. Des farceurs dans son genre l’avaient photographié au comptoir, en train de tirer une pression, et ils avaient publié sa photo dans un grand journal, en l’accompagnant d’une annonce matrimoniale. Il avait reçu un nombre considérable de demandes en mariage sans d’abord comprendre d’où lui venait un tel succès, avant d’apprendre la mystification. Ce farceur aimait les farces, y compris celles qu’on lui faisait. À sa manière, c’était un philosophe du rire. Même mes parents avaient acheté le journal pour découper la photo et l’article. On le reconnaissait bien, avec son teint jovial, sa main courte et grasse posée sur la poignée de la fontaine à bière, son crâne chauve qui prenait bien la lumière, les yeux et le front plissés dans un grand effort de concentration. On a beaucoup ri cet été-là.

Ce fut son dernier été.

Après, le père disait : on a pris de bonnes parties. Et la mère, sentencieuse : il a bien fait d’en profiter.

Plus tard, quand j’ai rencontré Gargantua et Falstaff, j’ai su où Rabelais et Shakespeare avaient trouvé leur modèle.

 

Association des Amis du Musée Flaubert et d’histoire de la médecine, Rouen.
Atelier d’écriture animé par Michèle Guigot. Année 2012-2013.

Sujet : Évocation d’un personnage, ne faisant pas partie de votre famille, mais dont le souvenir est rattaché à votre maison d’enfance