Vol plané

Je l’ai reconnu quand il est entré, mais je suis resté de marbre.
Comme à mon habitude, je me tiens immobile tout au fond de la salle du billard. L’administration du musée m’a assigné cette place bien commode : la porte étant située à l’opposé du mur où je me trouve, les visiteurs ne m’aperçoivent pas d’abord, mais moi je vois tout le monde ; aucun mouvement ne m’échappe depuis ce poste d’observation privilégié.
Ce jour-là, il faisait un temps plus normand que normand. Sans avoir besoin de tourner la tête vers la fenêtre, je mesurais le gris du ciel à la pénombre de la salle. Il me semblait que l’administration du musée m’avait oublié ici depuis cent ans. Aucun gardien ne venait me relever. J’étais seul à veiller sur cette grande salle déserte, autrefois si bruyante de rires et d’acclamations. De temps en temps, le parquet se dilatait d’un coup sec, comme si le fantôme d’un Flaubert l’eût encore foulé. Les saints guérisseurs chuchotaient une prière, ou s’échangeaient quelques recettes d’onguents. Sainte Agathe soupirait éternellement en présentant aux visiteurs le plat de son martyre. Des souvenirs d’un autre temps me revenaient. Les paroles qui se dirent ici s’étaient incorporées dans les murs. Je rêvassais à une machine savante capable de rendre aux empreintes sonores leur fluidité acoustique. Depuis l’ouverture du musée ce matin-là, personne, silence. Ce serait un jour sans, à moins qu’un passant frigorifié et trempé n’entrât ici pour se réchauffer et s’égoutter sur le plancher. Un téléphone sonna au loin, puis s’arrêta. On aurait entendu une araignée tisser sa toile sous le lit à six places. Il pouvait bien être deux heures et demie, trois heures. Dans la somnolence d’un début d’après-midi, je perdais la notion du temps.
Un pas pesant et décidé m’a tiré de ma torpeur. Je l’ai reconnu à sa haute taille et à son habit de randonneur, genre tenue de camouflage dans un environnement naturel. Il était déjà venu la veille, il avait fait le tour de la salle de billard, presque au pas de course, sans s’arrêter devant les statues, les tableaux, les vitrines. Puis il s’était dirigé vers moi, m’avait regardé fixement, j’avais soutenu son regard, et rien de plus. À plusieurs reprises, il avait levé les yeux vers le plafond, comme s’il cherchait quelque chose à hauteur des cimaises, là où l’on place d’ordinaire les caméras de surveillance.
Un détail m’avait frappé : il avait un Guide du routard sous le bras. D’habitude, les visiteurs l’ouvrent et se mettent à lire : « Cette maison a vu naître l’illustre écrivain Gustave Flaubert, fils du réputé chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu Achille Cléophas Flaubert, et frère d’Achille Flaubert qui devait lui succéder à sa mort, survenue en ce lieu le… ». Lui, non. Le guide était resté sous son bras. Et il l’avait encore quand il est revenu.
Pour sa seconde apparition, il était suivi par un petit bout de femme à chaussures claquantes, marchant d’un pas vif. Elle tenait aussi quelque chose sous le bras, un carton à dessin vert format demi-raisin, et elle portait un sac en bandoulière qu’elle serrait contre elle. Ils se suivaient de près mais j’ai tout de suite compris qu’ils n’étaient pas ensemble et qu’il n’y avait aucune raison pour que leurs chemins se croisent ici.
Sitôt la porte franchie, ils ont commencé le tour de la salle en sens inverse l’un de l’autre. Lui m’a regardé tout de suite, comme s’il voulait vérifier que j’étais toujours là. Je n’ai pas bougé. J’ai bien vu qu’il faisait semblant ensuite de ne pas diriger son regard vers moi. Il s’approchait des tableaux, des vitrines, des statues, se penchait pour lire, se reculait pour admirer, mais ses yeux glissaient en coin. Elle avait sorti de son petit sac un appareil photo, un carnet et un crayon, et elle prenait des notes, très absorbée.
Ils se sont croisés au milieu de la salle. Les piliers me les cachaient en partie, mais leurs voix résonnaient, surtout celle de la femme, haut perchée autant qu’elle était petite.
— Vous avez vu ce lit, comme il est drôle.
Un silence. Il ne devait pas avoir envie de parler, ou alors il trouvait étrange qu’une femme lui adressât la parole la première pour parler d’un lit. Mais comment s’ignorer quand on est deux nez à nez dans une salle vide ?
— Ouais, c’est un drôle de lit. On peut se mettre à combien, là-dedans ?
La voix mâle de grosse caisse jurait avec l’autre voix suraiguë.
— Il est large et long comme deux lits. Une famille entière pourrait…
Elle a baissé la voix et je n’ai pas bien entendu les derniers mots. Elle a dû hésiter à poursuivre sur ce sujet avec un inconnu. Ils ont continué à n’avoir rien à se dire et à parler.
— C’est le lit de la famille qui habite là ?
— Les Flaubert ? a-t-elle gloussé. Ils sont morts depuis longtemps. Ici, c’est un musée. La maison natale de l’écrivain.
Est-ce qu’il faisait semblant, ou bien était-il rentré ici en ignorant où il mettait les pieds ?
— Comment, vous ne savez pas ? Vous n’avez rien lu de Flaubert ? C’est la première fois que vous venez ici ?
J’ai dressé l’oreille, mais je n’ai perçu qu’un vague grognement impossible à interpréter.
— C’est lui là-bas, le buste ? On m’a dit qu’il y avait un buste dans la salle du premier, un buste en marbre, un cas rare qu’on m’a dit, une œuvre d’art.
C’est alors qu’ils se sont dirigés tous les deux vers l’endroit où je me tenais. Je les voyais mieux : elle, jolie, pétillante, les yeux ouverts par la curiosité des choses ; lui, carré tout en force, sans rien à exprimer.
— Oui, c’est lui. Il était très grand, comme vous. 1m 80, vous vous rendez compte, pour l’époque. Il avait les cheveux bouclés, de longues moustaches gauloises, les paupières lourdes et un peu tombantes. Et cette belle lavallière qui mousse. C’est très émouvant, ce buste. On dirait qu’il nous entend, qu’il va se mettre à parler.
Elle m’a effleuré du bout des doigts. Elle s’est tournée vers l’homme.
— Vous lui ressemblez un peu. Sauf les moustaches. C’était un bel homme. Est-ce que je peux vous prendre en photo, tous les deux ?
Il a eu un geste brusque, il a mis la main devant l’appareil photo comme un garde du corps devant l’objectif d’une caméra. La petite femme a rangé son appareil dans son sac.
Et, tout à trac, sans doute pour atténuer le mauvais effet qu’il venait de produire :
— Combien ça peut peser, à votre idée, un morceau comme ça ?
Il s’approcha, avança les mains lourdes comme des pelles, fit mine de me soupeser, en grimaçant.
— Ce que vous êtes amusant, vous ne connaissez rien à l’auteur, et vous vous intéressez à son image.
Un temps. Comme s’il encaissait le coup. Il est sorti difficilement de son silence, avec une voix sans timbre, méconnaissable.
— Ça vient de loin. De l’enfance. J’ai eu du mal à apprendre mes lettres. Alors, j’ai regardé les images, les tableaux, les sculptures, tout ce qui est muet, ce qu’on n’a pas besoin de lire pour comprendre.
Le gros dur s’était mis à parler comme un faible. Il avait trouvé une oreille, et on sentait qu’il disait là des choses importantes pour lui, qu’il n’avait jamais eu l’occasion de confier à personne. La petite en était toute retournée, complaisante, compatissante.
— Je peux lire pour vous. Le buste est de Bernstamm. Regardez, c’est écrit ici.
Elle a ressorti le carnet de son sac et s’est mise à copier le cartel, penchée sur le socle, en disant tout haut : « Buste de Gustave Flaubert. Marbre sculpté, Léopold-Bernard Berns… »
Le crayon lui est tombé des mains. Elle, a roulé aux pieds du géant, juste devant moi, terrassée par le poing du colosse. J’ai eu du mal à reconstituer l’enchaînement : le geste brusque devant l’appareil, la confession, puis le coup de massue. Comme s’il avait voulu effacer les paroles échappées, reprendre par la force l’aveu de sa faiblesse.
Quand elle a retrouvé ses esprits, j’étais déjà dans les bras du rustre qui, avec la force d’un Hercule de la foire Saint-Romain, m’avait enlevé d’un coup de reins. Je pesais des tonnes. L’amateur d’art devait fréquenter les salles d’haltérophilie. J’aurais dû me méfier : une statuette avait déjà disparu, dissimulée sous un manteau. J’avais été témoin du larcin, mais un témoin muet. Je pensais que mon poids me mettrait à l’abri du vol des objets d’art.
Pour un buste plutôt habitué à la stabilité d’un socle, me retrouver ainsi en mouvement me donna la sensation inconnue d’un basculement dans le vide. Le grand-huit de la foire Saint-Romain ne doit pas procurer un tel vertige. Comme il m’avait pris de face dans ses gros bras, je voyais par-dessus son épaule. Je courais sans jambes, tressautant au rythme des embardées de mon ravisseur. La petite femme se remit sur pieds, se palpa le crâne, grimaça, son visage se crispa, et d’un coup, elle s’élança derrière le gaillard au moment où lui et moi passions la porte.
— Au voleur ! Au secours ! Au voleur ! On vole Flaubert !
On n’aurait pas soupçonné que la voix fluette de cette petite femme pût atteindre une telle intensité de cri. Fallait-il qu’elle m’aimât, pour tenir à moi à ce point ! Que ne l’ai-je rencontrée de mon vivant ! Mais le pilleur de musées ne s’arrêtait pas, et personne ne venait. Alors, je la vis se jeter à terre et saisir dans ses mains frêles les chevilles de Goliath. Cette fois encore, la faiblesse vainquit la force ; la montagne s’écroula, m’entraînant dans sa chute, avec un fracas qui ébranla les trois étages de la vieille bâtisse. On vint. Le voleur écarta le gardien d’un coup d’épaule et prit la fuite. La petite femme fut récompensée : on lui donna la médaille Flaubert devant mon buste restauré, remis à sa place, et protégé par trois caméras de surveillance et un signal d’alarme.

Et c’est depuis ce temps que l’œil exercé de quelques visiteurs peut distinguer une cicatrice au nez marmoréen de Flaubert, recollé selon les règles de l’art.

 

buste de Flaubert

 

Association des Amis du Musée Flaubert et d’histoire de la médecine, Rouen.
Atelier d’écriture animé par Michèle Guigot. Année 2013-2014.

Sujet : « Il n’y avait aucune raison pour que leurs chemins se croisent, pourtant un jour, dans la grande salle du musée… »