Extrait d’un carnet chirurgical inédit du Dr Achille-Cléophas Flaubert

Le Musée Flaubert et d’histoire de la médecine, situé à Rouen, conserve dans ses collections dix carnets d’interventions chirurgicales réalisées par le Dr Achille-Cléophas Flaubert, le père du célèbre écrivain. Les comptes rendus d’opérations étaient rédigés par des élèves du chirurgien en chef. Mme Sophie Demoy, conservatrice de ce Musée, a récemment retrouvé un carnet secret, inconnu à ce jour. Nous en transcrivons une page inédite.

Dominique Claude Renier, originaire de Biville-la-Baignarde, se présenta le matin du 12 décembre 1845, à une heure où Monsieur Flaubert consulte sans rendez-vous. La personne ne souffrait d’aucun mal apparent, et quand le docteur s’est enquis de l’objet de sa visite, elle l’a prié de l’entendre seul, hors de la présence de toutes les autres parties. Mais le docteur lui a répondu que les chirurgiens étaient tenus au secret professionnel par le serment d’Hippocrate, qui obligeait les gens de médecine à taire ce qui n’a pas besoin d’être divulgué et à regarder la discrétion comme un devoir en pareil cas, et qu’elle pouvait parler devant l’auditoire sans peur ni retenue. Cette personne a déclaré que la situation était délicate, mais puisque l’affaire ne sortirait jamais de la salle de consultation, elle se résolut à exposer son cas.
On vit alors Dominique Claude Renier enlever son long manteau d’hiver et son chapeau haut-de-forme. Il apparut un gilet de soie rose et noir garni de dentelles. Sur ses épaules une masse de longs cheveux cachés dans le couvre-chef tomba sur ses épaules. Simultanément, la voix qui sortait du fond de la poitrine prit des accents plus haut perchés, et la personne finit par dire ce qui l’amenait. On entendit distinctement, prononcées d’un seul souffle, les paroles suivantes, consignées exactement, et confirmées après la consultation par l’ensemble des chirurgiens et élèves en chirurgie soussignés : « Je suis un homme et je veux devenir une femme. » Les présents peuvent témoigner qu’un silence s’ensuivit. Jamais de semblables paroles n’avaient retenti dans le cabinet de consultation du docteur, et tous les regards des chirurgiens et des élèves en chirurgie se tournèrent dans sa direction. Il s’assit derrière son bureau, posa devant lui une feuille de papier qu’il lissa du plat de sa main, trempa la plume dans l’encrier et se mit à écrire ou à dessiner quelque chose.
Après un certain temps, Monsieur Flaubert pria le patient de bien vouloir répéter à haute et intelligible voix, afin que tous puissent bien entendre, et quand celui-ci eut confirmé ses dires, le docteur lui demanda de décliner son identité, âge, profession et détail de la maladie. Le patient répondait au nom de Renier, qu’il prononçait R’nier, d’un seul souffle. L’usage était de faire précéder son nom de « Gars » et d’ajouter Charles en troisième prénom d’état civil. Il était âgé de 18 ans et il exerçait la profession de chanteur d’opéra au Théâtre des Arts de Rouen. Il corrigea le mot de « maladie », disant qu’il ne souffrait d’aucune maladie douloureuse, mais que la Nature s’était trompée en lui donnant un corps d’homme alors qu’il avait toujours été une femme. Il est à noter qu’il disait « je » et qu’il accordait tous les mots au genre féminin. Il réclamait au chirurgien de bien vouloir corriger cette erreur de la Nature en rétablissant sa véritable identité sous la fausse. Comme il venait d’être engagé à l’Opéra de la ville en raison de sa belle voix de contreténor, il attendait de l’opération qu’elle lui permît de gagner encore un peu en aigu jusqu’à passer pour une voix de contralto, afin de pouvoir tenir sa partie dans les rôles du répertoire féminin, lesquels manquaient de candidates, les femmes préférant les scènes parisiennes, disait-il, parce qu’elles y étaient mieux payées.
Monsieur Flaubert dit que son métier ne consistait pas à corriger les erreurs de la Nature mais à réparer les blessures et autres accidents de la vie. Mais le jeune malade crut pouvoir objecter que l’opération d’un pied bot, par exemple, consistait bien à réparer les erreurs de la Nature, et qu’entre un pauvre infirme boitant de naissance et lui, il n’y avait pas si grande différence. Le docteur rappela au malade, qui refusait toujours qu’on l’appelât ainsi, le serment d’Hippocrate : « Je m’abstiendrai de tout mal. »
Le docteur dit alors qu’il ne se connaissait pas en organes de chanteurs, mais il avait quelques aperçus sur les castrats, depuis son voyage en Italie. Il savait que les jeunes garçons étaient émasculés dans leur prime jeunesse, vers l’âge de raison, entre six et huit ans, dans tous les cas avant la mue qui rendait la voix plus grave. Le malade ayant atteint l’âge de maturité, aucune modification de la tessiture ne pouvait être espérée après une intervention. Le malade semblait avoir étudié la question, et il fit valoir qu’il gagnerait sans doute quelques aigus, ayant la voix déjà naturellement haute pour un homme, et surtout, il se sentirait mieux à sa place dans des robes, des jupes, et autres accoutrements féminins employés dans la mise en scène des opéras. Le docteur lui rappela enfin que cette pratique inhumaine était interdite depuis le pape Clément XIV, il y a plus d’un siècle, et qu’elle était sévèrement punie par la loi. Le malade certifia au docteur qu’il pourrait lui signer un papier par lequel il le déclarerait innocent au cas que l’opération tournerait mal. Il raconterait à ses proches qu’il avait fait une mauvaise chute de cheval, ou qu’il avait subi une morsure de cygne ou de sanglier, animaux dangereux. Si en cas de malheur il ne survivait pas à l’opération, au moins serait-il débarrassé de ce corps d’homme qui lui avait toujours paru un étranger dans la maison. Il répéta plusieurs fois un étranger dans la maison. On vit des larmes couler.
Monsieur Flaubert mit en avant qu’on n’avait jamais tenté une telle opération dans la chirurgie moderne, ni lui ni ses confrères, que le secret s’en était perdu, qu’on pouvait sans doute retrouver les gestes et les baumes dans un ancien grimoire, que s’il se risquait en terrain inconnu, c’était par pure humanité et pour ne plus voir couler de larmes des yeux d’une femme. Ainsi parla le docteur.
On prit rendez-vous pour la semaine suivante. Entre temps, Monsieur Flaubert lut le Traité des eunuques de Charles Ancillon, et il montra les planches illustrées aux chirurgiens et aux élèves. L’opération en elle-même, dit-il, ne présentait pas de difficultés particulières. Elle consistait à trancher les deux cordons de la génération. Le docteur avait préparé de l’eau bien chaude, trois bistouris à manches de corne et d’ivoire, et beaucoup de charpie pour éponger.
Claude Charles Renier arriva cette fois habillé en homme par-dessus et par-dessous, mais avec une valise, dit-il, contenant des atours féminins qu’il vêtirait à sa sortie ; tel était le souhait qu’il indiqua au docteur. On lui fit boire un mélange de calva et d’opium.
Les chirurgiens et les élèves entouraient Monsieur Flaubert comme sur le tableau de Rembrandt qui se trouve au mur. Après avoir ramolli par l’eau bouillante les tissus à percer, le docteur donna un coup de lancette à droite, un coup à gauche. Il n’y eut qu’une goutte de sang de chaque côté, et tout fut fini.
Monsieur Flaubert a ordonné d’arroser les tissus endoloris avec quelques gouttes de laudanum, mélangées à une tisane de tilleul édulcorée avec du sirop de fleurs d’oranger. Le malade s’est réveillé au moment où la nuit tombait. Il a commencé à rêver tout haut en poussant des cris très aigus. On lui a administré de quatre heures en quatre heures une pilule composée d’opium et de digitale pourprée. La nuit a été plus calme. Au réveil, il avait retrouvé tous ses esprits, il disait ne ressentir qu’une légère douleur aux endroits touchés et il insista que le docteur s’adressât à lui en disant « elle » et en la traitant dès lors comme une dame.
À la question posée par le docteur de savoir comment il se sentait, il répondit qu’elle se sentait comme allégée, avec froid aux pieds et des vapeurs. Le docteur déclara alors que l’opération avait réussi.
La personne put quitter l’Hôtel-Dieu pour la Noël 1845, en emportant dans sa valise les habits dont il était revêtu en arrivant. C’est ainsi que Monsieur Flaubert opéra Charles Gars R’nier, Dominique Claude de ses prénoms, qu’il put conserver sur les registres d’état civil.
Il revient au jour de l’An donner au docteur autant de places d’opéra qu’il y avait de chirurgiens et d’élèves pour le prochain spectacle dans lequel elle se produisait, Orphée et Eurydice.

 

Association des Amis du Musée Flaubert et d’histoire de la médecine, Rouen.
Atelier d’écriture animé par Michèle Guigot. Année 2013-2014.

Sujet : chirurgie.