Bon comme la romaine



enfants abandonnés

 

En sortant de bon matin du 15 de la rue Saint-Sever, M. Burel ressentit un petit frisson de plaisir. Le thermomètre était descendu à 9 degrés au-dessous de zéro, mais c’était un froid sec et sans vent, et M. Burel se sentait bien protégé des pieds à la tête, les extrémités couvertes par des moufles et des chaussettes tricotées par son épouse, – mieux qu’une épouse, une vraie mère pour lui – et le chef coiffé par un bonnet piqué de mousseline et doublé de futaine. Il est doux d’avoir chaud quand on pense aux miséreux qui ont froid, et surtout à ces pauvres femmes poussées à abandonner leur enfant parce qu’elles manquent de pain et de charbon. Sœur Gertrude devrait faire vite après le coup de sonnette pour retirer les bébés du tour avant qu’ils ne gèlent, sinon M. Burel n’aurait rien à enregistrer ce jour-là.
À mi-chemin entre le quartier Saint-Sever et la rue Bourgerue, il traversait le Pont-Neuf. Depuis cinq ans qu’il empruntait le même chemin, sans presque jamais dévier de trajectoire, il aurait pu laisser ses pieds le conduire. Ce matin-là, il se pencha par-dessus le parapet et vit des glaçons qui s’entrechoquaient charriés par la Seine.
Une bonne chaleur l’attendait dans la grande salle de l’administration où se faisaient toutes les écritures. À force de menus services, il avait réussi à obtenir le bureau près du poêle. Il l’occupait depuis le retour du bon roi Louis. On avait bien voulu oublier son passé d’intendant dans l’armée de l’usurpateur, et sa belle main avait convaincu l’Administrateur de l’Hospice général de lui donner une place de copiste. On le citait comme un modèle d’employé, ne commettant jamais une faute, remplissant ses registres sans faire une tache, et il avançait tout doucement dans la carrière en suivant sa pente naturelle, comme le fleuve s’écoule vers la mer. Les jours se ressemblaient, il ne se passait rien, et cette monotonie lui était une garantie de bonheur.
Sœur Gertrude l’accueillait tous les jours avec un mot aimable, un café réchauffé sur le coin du poêle, et le Journal de Rouen.
— Il fait un froid à geler l’encre dans les encriers. Pourrez-vous tenir la plume entre vos doigts ?
— Soyez tranquille, ma sœur, je sors couvert, dit-il en montrant la paire de moufles tricotées par Mme Burel. Mes doigts restent bien souples.
— Alors, le registre vous attend. Une petite a été déposée hier soir, à sept heures et demie. Elle a dans les quatre jours.
Et elle posa sur le bureau un minuscule baluchon enveloppé dans un morceau de toile à carreaux rouges et bleus, noué aux quatre coins.
Le plus urgent, c’était la lecture exhaustive du Journal du Rouen. Ce mardi, on apprenait qu’il faisait très froid, « jusqu’à 9 degrés de glace », et M. Burel fut rassuré de voir imprimé ce qu’il avait personnellement constaté. Ce soir, on jouerait au Théâtre des Arts les Vêpres Siciliennes, tragédie en cinq actes, suivie de Joconde, opéra en trois actes, en attendant Le Pied de Mouton, comédie-féerie, ornée de toutes ses métamorphoses. Il regardait le programme tous les jours, bien que ne sortant presque jamais, en homme rangé, rentrant directement chez lui après la journée de travail, mais satisfait d’habiter une grande ville de province offrant toutes les distractions modernes. On apprenait que Napoléon « jouissait d’une bonne santé » : l’ancien fidèle se réjouit intérieurement de savoir son Empereur en vie, sur son île, là-bas. Le Château fait savoir que son Altesse Royale vient d’envoyer du secours pour les indigents ; on s’occupait des pauvres. On vivait en paix, dans le pays comme hors des frontières. Le thermomètre près du poêle montait à 25 degrés, c’était même un peu trop ; il faisait bon vivre.
Après la lecture du journal, venait le rituel de la taille des plumes d’oie. Cela prenait du temps, car il les aimait ni trop pointues ni trop émoussées, et suffisamment souples pour marquer les pleins et les déliés. Il avait en horreur les plumes qui crissent sur le papier ou qui l’arrachent. Dans sa vie réglée comme ses registres, le moindre accident d’un bec de plume sur une feuille prenait des proportions de catastrophe nationale. Il lui arriva de ne pas dormir pendant trois nuits à cause d’une feuille perforée. Mais ce jour-là, il était maître de sa plume comme de lui, et rien de fâcheux ne se passerait.
Le registre était ouvert à la page 7, sur une feuille lignée en grande partie blanche, avec ses formules imprimées en haut et en bas, et au milieu un vide qu’il remplirait de sa belle écriture penchée pour décrire les effets, et quand il en serait à copier les mots du billet, là, il prendrait une autre écriture, toute droite, comme si ce n’était pas la sienne. Ensuite, il n’aurait plus qu’à trouver un nouveau nom pour l’enfant, à reporter sur la ligne du haut, c’est toujours en dernier que le nom lui venait ; le Père Bouic inscrirait « Baptizée » en marge, et signerait, de sa haute écriture raide et pointue, et lui enfin, Burel, avec un beau paraphe enveloppant dans lequel il s’enfermait, protégé des malheurs du monde. Il serait presque déjà midi, et sœur Gertrude ne tarderait pas à servir la soupe.
Il commença par inscrire ce que sœur Gertrude lui avait appris : le dix janvier an 1820 à 7h ½ du soir a été trouvé un enfant de sexe féminin d’environ quatre jours. Le collier prenait le 15e rang depuis le début de l’année. Le rythme ne faiblissait pas : M. Burel noircissait en moyenne une page et demie par jour.
Les premiers mois, il lui arrivait de ressentir un petit pincement en déchiffrant les billets sans orthographe et en palpant les remarques. Il connaissait les nourrices âpres au gain, il savait combien peu d’enfants placés survivaient, même pas un sur deux. Après, il avait retrouvé un cœur dur de soldat. Il enregistrait les effets comme un commissaire-priseur sans âme, il recopiait les billets, fautes incluses, il épinglait les remarques en veillant à ne pas se piquer les doigts.
Quand il eut défait le nœud du baluchon de ce jour, un petit tas de chiffons et un bout de papier apparurent. Il prenait un par un les habits du nourrisson, et il les nommait à haute voix tout en écrivant. Un bonnet piqué de mousseline doublé de futaine, c’est exactement comme mon bonnet, se dit-il, la vie vous joue de ces tours, par moment. En soulevant le dernier vêtement, il découvrit la remarque : un morceau de flanelle couleur café à rayes blanches, découpé dans une jupe élimée qui servait de lange à l’enfant. Le tissu lui rappelait quelque chose, cette couleur café, ces rayures, il avait déjà vu cela, mais où ? Dans différents endroits, sans doute, au hasard des rues, elle traînait partout, cette étoffe banale qui habillait les filles de peu.
En tâtant la flanelle entre deux doigts, comme on roule une cigarette, il eut la sensation d’un contact connu, une étoffe qu’il aurait effleurée peut-être ? Le souvenir lui revenait par la peau, mais un souvenir fugace qui remontait à plusieurs mois, et qui se perdait dans un temps sans mémoire. Il évita de s’y arrêter, comme les glaçons contournent les piles du Pont-Neuf pour continuer leur descente dans le courant.
Au tour du billet, maintenant. Sur un papier sale, plus chiffonné que plié, s’étalaient trois lignes d’une écriture irrégulière, à l’image de ce qu’avait dû être la vie de cette misérable mère. Son regard fut attiré par les grosses lettres majuscules : sept teure du Soire, anvlopé d’un Morsos, elles lui disaient quelque chose, ces majuscules, le S de Soire avec une petite boucle dans la partie supérieure et une grande en bas, terminée par une pointe en hameçon, et les deux pics du M de Morsos. Des billets mal écrits par de mauvaises mains et dans l’émotion, il en avait tant eus sous les yeux…

Il passa le plat de sa main sur la feuille, comme s’il eût voulu en chasser la poussière, et il se mit à reproduire les fautes avec l’application d’un scribe copiant un texte sacré. Cejour d’hui 10 Janvier 1820. Suivait un mot qu’il eut du mal à déchiffrer. Elis. L’enfant posé s’appelait Élise. Le mot d’après résista plus longtemps, avec son grand S à l’initiale. Il vint d’un coup, et M. Burel resta la plume en l’air. Sabes, avec son grand S en attente d’un poisson à ferrer. Tout se condensa d’un bloc, le nom Sabes en grands lettres maladroites sur la porte, la jupe de flanelle couleur café à raies blanches, les premières chaleurs du mois d’avril 1819, il y a neuf mois. Les oiseaux chantaient en ce printemps, et M. Burel n’était pas rentré directement au 15 de la rue Saint-Sever pour retrouver Mme Burel, il avait fait un écart par la rue de la Cigogne et poussé plusieurs soirs de suite une grille en fer qui grinçait. Il aurait été ruiné, lui qui était bon comme la Romaine.
Sœur Gertrude était sortie et personne n’avait surpris la plume arrêtée dans sa course. Elle se remit en mouvement vers le papier. M. Burel finit de remplir sa page et il signa de son beau paraphe enveloppant qui protégeait son nom du monde extérieur. Il ne restait plus qu’à trouver un nom et un prénom pour l’abandonnée. La plume crissa sur le papier, et M. Burel eut un rictus d’agacement. Ce grincement fit revenir celui de la grille en fer. Elle s’appellerait Féron. Il était bon comme la Romaine. Romaine de son prénom. Féron Romaine, oui, ça sonne bien pour une entrée dans la vie.
Dans quelques jours, les glaçons fondraient dans l’eau de la Seine. Le pire n’est pas toujours sûr, pensa-t-il.
Il tourna la page du registre et inscrivit d’avance le numéro 16, sous le mot imprimé « Collier ». Sœur Gertrude ne tarderait pas à lui apporter un autre paquet.
Quand il rentra au 15 de la rue Saint-Sever, les pieds froids, il entendit une voix familière sortant de la cuisine : « Viens vite te réchauffer, mon petit ! » Il enleva ses moufles et son bonnet doublé de futaine.

 

Association des Amis du Musée Flaubert et d’histoire de la médecine, Rouen.
Atelier d’écriture animé par Michèle Guigot. Année 2016-2017.

Sujet : enfants abandonnés

Il est un lieu du Musée Flaubert et d’Histoire de la Médecine où les visiteurs s’attardent, un peu plus qu’ailleurs, commentent, à voix plus feutrée, s’émeuvent, en soudaine empathie, et imaginent ou se souviennent… C’est la salle des enfants abandonnés, petits miséreux voués, quand la chance leur évitait la mort, à la rudesse d’une nourrice, au placement dans une ferme à six ans et au travail en usine à douze. Et lorsque l’on sait qu’une seule année (nous avons choisi 1820) pouvait consigner 716 cas, il est clair que nous n’avions que l’embarras du choix pour adopter nos petits héros d’écriture.
Certes, afin de rester en harmonie avec notre musée, nous sommes partis de cette réalité sociale douloureuse pour nourrir notre inspiration de nouvelliste, mais en privilégiant l’optimisme ou la fantaisie sur le misérabilisme. C’est ainsi que s’est dessiné le sujet de notre atelier d’écriture :
À partir des indications inscrites sur l’une des pages du registre de l’année 1820,
il s’agit d’écrire une nouvelle illustrant la formule : le pire n’est jamais sûr.
Michèle Guigot