Ma main

Monsieur Flaubert n’est pas homme à qui on puisse proposer de l’aide. Monsieur Flaubert est un grand écrivain et malgré une forte propension à l’autodérision, il est très orgueilleux et il n’accepterait pas un geste bienveillant à son égard. Il le considérerait comme un affront.
Je l’ai rencontré il y a de nombreuses années, après lui avoir dit que son premier livre m’avait touchée. Comment lui, un homme, pouvait-il à ce point savoir ce qu’une femme ressentait, ce que moi je ressentais ? J’en ai conçu une haute idée de l’homme, à travers le roman. Puis, je l’ai rencontré chez une amie, qui était aussi la sienne, et l’idée que je m’étais faite de l’homme s’est un peu nuancée en découvrant un colosse fragile, un Viking au cœur de jeune fille.
Nous avons commencé à correspondre, moi dans le rôle de la dame distante, lui multipliant les formules trop tendres, comme il doit en user avec toutes ses admiratrices. Nous avons échangé beaucoup de lettres, nous nous sommes peu vus. Ce commerce épistolaire me convenait : j’aimais qu’il m’entretienne de son humeur et de ses maladies, de son roman en cours, de ses lectures et de l’énorme documentation qu’il réunissait, d’Edmond Laporte qui l’aidait par son travail de copiste, de la Seine qui coule sous ses fenêtres, des saisons, de la bêtise des hommes, de tout enfin. Je lui parlais de moi, juste assez pour qu’il se reconnaisse dans le miroir que je lui tendais. C’est lui l’écrivain.
Par mon amie, j’ai appris qu’il était entré dans une suite de malheurs : il avait perdu sa mère qui le protégeait des autres et de lui-même ; ses plus proches compagnons de plume étaient morts aussi. Il était ruiné, à cause de sa nièce : ce noble cœur s’était dépouillé pour la sauver du déshonneur. Il ne me disait rien de tout cela dans ses lettres, mais je sentais à sa manière désabusée qu’il était sur une pente descendante. Même ses formules tendres se teintaient désormais de mélancolie. Je l’avais aperçu de dos, sortant du salon de mon amie, courbé, le pas lent, un vieil homme marchant vers sa fin.
Le coup fatal lui avait été porté, me dit mon amie, par sa brouille avec son fidèle Laporte, une histoire d’argent liée à la ruine de sa nièce. Toujours est-il qu’il se retrouvait dans une profonde solitude, sans personne pour l’aider dans son travail.
Alors, je me suis décidée. J’ai tourné sept fois ma plume dans l’encrier. Qu’est-ce qu’une femme comme moi pouvait lui offrir ? Je ne suis pas sotte, je sais le latin, je serais flattée d’être associée à une œuvre que j’admirais, fût-ce à une place subalterne. Il me semble que quelques rayons de la gloire du romancier rejailliraient sur moi, si j’étais admise dans le laboratoire de l’œuvre, si j’en partageais les secrets. J’ai appris à former les pleins et les déliés pendant mes études pour devenir préceptrice, j’ai une belle main. « Je me suis laissé dire que vous n’avez plus de secrétaire. Je vous offre ma main. Acceptez-là simplement. Il ne faut pas désespérer de la vie. Vous vous croyez seul, mais je suis là. Vous pouvez compter sur moi », et autres phrases susceptibles de m’ouvrir la porte de son cabinet de travail.
Il a répondu poste pour poste, comme à son habitude. Je ne m’attendais pas à une acceptation de but en blanc, je m’étais préparée à vaincre ses réticences en plusieurs étapes. Son billet est daté de Croisset, une heure du matin :

Votre bonne volonté à mon endroit m’a attendri, ma pauvre chère belle. Mais je vous en prie, n’y pensez plus. N’importe, je vous remercie de la proposition, comme d’un présent. Et ne regrettez rien ! Vous auriez eu un piètre monsieur ! n’étant pas fait pour la vie.

Des regrets ? un piètre monsieur ?
J’ai pris un papier de grand format, j’ai dessiné ma main droite en suivant les contours des doigts avec un crayon, et dans le papier plié en quatre, j’ai glissé une plume d’oie.
Peut-être qu’il comprendra.

 

Association des Amis du Musée Flaubert et d’histoire de la médecine, Rouen.
Atelier d’écriture animé par Michèle Guigot. Année 2017-2018.

Flaubert et les femmes ! Il fallait bien qu’un jour nous osions aborder ce vaste domaine ! Même si Flaubert eût sans aucun doute préféré qu’on n’allât point fouiller dans sa vie sentimentale et érotique, la postérité s’en est chargée. C’est que connaître l’homme éclaire l’œuvre, du moins le pense-t-on.
Mais, plutôt que de rechercher l’authenticité, nous nous sommes autorisés au contraire, à travers des bribes de ses écrits, à imaginer ce qui les a motivées, à fabriquer, à partir de quelques mots, de possibles aventures… Écrire une nouvelle ressortit plus à l’invention qu’à la préoccupation biographique. Alors il s’est agi, pour nous, de faire travailler notre imagination plutôt que de fouiller dans la vie réelle du grand homme. Et nous lui avons prêté peut-être plus que nous lui avons emprunté véritablement. Avec prudence et vraisemblance, certes, mais sans bouder notre plaisir créatif.
C’est le pas que nous avons franchi avec nos ateliers d’écriture. Et Flaubert lui-même s’en serait amusé, peut-être.

Les femmes, donc !
Pas celles du premier cercle, familial, dans lequel Gustave s’inscrit avec sincérité, respect, constance et un sens aigu de la protection : attachement, incomparable, pour la mère, pour la sœur, pour la nièce.
Mais, à l’écart de cette relation-là, souvent à l’opposé, et de préférence dans le secret, pour le moins la discrétion, il y a l’amour des autres femmes, qui se décline sur toute la gamme du désir, depuis la tendresse jusqu’à la passion, de la simple pulsion à l’inclination durable. Nous les découvrons dans le cours d’une correspondance, ou citées par un tiers, ou bien évoquées dans une dédicace, ou encore reproduites en héroïnes de roman : la femme de chambre, Élisa, Eulalie, les prostituées, Kuchuck-Hânem, Louise, Béatrix, Léonie… et cœtera.

Michèle Guigot
Animatrice de l’atelier

Voici la liste des citations qui tenaient lieu de sujet.

« à la très belle et très cruelle J »

« à Madame J. Gustave Flaubert offre ce livre et voudrait bien s’offrir lui-même ! »

« Votre bonne volonté à mon endroit m’a attendri, ma pauvre chère belle. Mais je vous en prie, n’y pensez plus. N’importe, je vous remercie de la proposition, comme d’un présent.
Et ne regrettez rien ! Vous auriez eu un piètre monsieur ! n’étant pas fait pour la vie. »

« Pauvre femme est-ce qu’elle m’aurait aimé vraiment ? Toutes mes tendresses passées me reviennent à la bouche, comme des aliments non digérés et pourris dans l’estomac. »

« Quelle douceur ce serait pour l’orgueil si en partant on était sûr de laisser un souvenir ‒ et qu’elle pensera à vous plus qu’aux autres, que vous resterez en son cœur. »

« Je mesurai l’angle de cette bûche à la tempe de cette femme irascible, vraiment intolérable. Puis, une vision passa devant mes yeux : les gendarmes, la cour d’assises. Brusquement, je me levai et je pris la porte. »

« Ma vieille amie, ma vieille tendresse, Je ne peux pas voir votre écriture, sans être remué ! Aussi, ce matin j’ai déchiré avidement l’enveloppe de votre lettre, – Je croyais qu’elle m’annonçait votre visite. Hélas, non ! »

« Si je te jugeais légère et niaise comme les autres femmes, je te paierais de mots, de promesses, de serments. Qu’est-ce que cela me coûterait ? »

« Ton amour m’a rendu triste. Je voudrais ne jamais t’avoir connue, pour toi, pour moi ensuite. Et cependant ta pensée m’attire sans relâche. J’y trouve une douceur exquise. Ah ! Qu’il eût mieux valu en rester à notre première promenade ! Je me doutais de tout cela. »

« Je vous baise les mains puisque les convenances m’empêchent d’aller plus loin. »

« Je vous baise les deux côtés de votre charmant col puisque vous ne m’abandonnez que ça. »

« Une rage subite m’est descendue, comme la foudre dans le ventre, et j’avais envie de me ruer dessus comme un tigre, j’étais ébloui. »

« Je vous ai paru sublime naguère, maintenant je vous parais pitoyable. »

« Ainsi, vous me reprochez mon amour pour “les premières venues”. C’est une erreur historique. Ça m’ennuie tout comme autre chose. Ça m’assomme même. La prostituée est un mythe perdu. J’ai cessé de la fréquenter, par désespoir de la trouver.