La monnaie de sa pièce

De loin, il crut que c’était un PV glissé sous l’essuie-glace. Non, c’était un petit rectangle blanc entouré de noir comme un faire-part de deuil, la carte de visite du professeur Fakirou, « voyant, médium, exorciste ». Le voyant aurait dû voir que sa publicité finirait chiffonnée au fond d’une poche de veston. Mais l’employée du pressing en décida autrement : « Il y a ça dans votre poche », dit-elle en poussant une boulette de papier vers le client qui déposait son linge sale. Et le voilà remis entre les mains du professeur Fakirou qui lui collait comme le sparadrap du capitaine Haddock. Un tel acharnement du sort était un signe. Alors, il lut toute l’annonce.
M. Fakirou était vraiment très fort. Il se disait « spécialiste dans son domaine », modestement, mais son domaine s’étendait à tout ce qui pouvait arriver dans la vie. « Arrêt de l’alcool et du tabac », il ne fumait pas et ne buvait pas, M. Fakirou ne pouvait rien pour lui. « Problèmes de voisinage », à part le jeune du dessous qui s’entraînait au djembé, il ne fallait pas se plaindre. « Maladie inconnue », non, il ne s’en connaissait pas encore ; les siennes, les bobos de l’âge, étaient bien identifiées. « Permis de conduire », il avait perdu quelques points mais il les regagnerait. « Fécondité », ça c’était fait ; « impuissance sexuelle », ça aussi. En quoi M. Fakirou pouvait-il lui être utile ?
Et s’il téléphonait à ce charlatan pour se jouer de lui ? Il lui raconterait une histoire, lui donnerait trois jours pour résoudre ses « difficultés », selon la formule du papier, et reviendrait pour demander le remboursement, puisqu’il n’aurait constaté aucun début d’amélioration. M. Fakirou n’avait pas prévu qu’il pourrait porter remède au désir de démasquer un charlatan.
Au-dessus de la mention légale « Ne pas jeter sur la voie publique », s’étalait en lettres grasses un numéro de téléphone. Tiens, se dit-il, quelle coïncidence : à la suite du 06, les huit chiffres formaient sa date de naissance. Un hasard, statistiquement aussi peu fréquent que le tirage du gros lot. C’était comme un signe supplémentaire, après la restitution de la boulette par la dame du 5 à Sec. Une force invisible l’encourageait donc à provoquer l’imposteur.
Obtenir un rendez-vous ne fut pas chose facile : au bout de dix sonneries, puis d’une mise en attente rythmée par une volée de djembé, une voix féminine venue d’Afrique subsaharienne, autant qu’il put en juger, fit valoir que le professeur Fakirou, spécialiste dans son domaine et incontestable dans sa notoriété mondiale, était débordé. Son carnet de rendez-vous était plein jusqu’à la fin du mois, à moins que Monsieur soit prêt à s’acquitter d’un petit supplément pour passer en urgence. C’était le cas, en effet, il y avait urgence, le prix du professeur Fakirou serait le sien. Alors, demain soir à 19h, après ses p régulières, le professeur Fakirou recevrait Monsieur, Monsieur…., Monsieur ? Il n’allait quand même pas donner son vrai nom à un faux professeur. Monsieur Charles, oui, c’est bien cela. Il raccrocha en riant de son propre esprit : Charles attend ; attends voir ce que tu vas voir, monsieur le Voyant.
Jusqu’au lendemain soir, le temps lui parut long, malgré un agenda chargé. Entre deux rendez-vous avec des clients qui cherchaient un grand appartement bien situé et à petit prix, il se demandait à quoi ressemblerait le professeur Fakirou et quelle serait la meilleure stratégie pour le confondre. Pour quel problème viendrait-il consulter le médium qui prétendait les résoudre tous ? ll ne voyait pas bien encore comment tendre son piège ; il y réfléchirait plus tard. Et d’ailleurs, s’il n’avait pas le loisir de préparer une petite histoire à dormir debout, il improviserait, le professeur Fakirou étant suffisamment stupide pour croire n’importe quoi.
Ce soir-là, même les mots croisés ne firent pas venir le sommeil avant minuit. Il finit par sombrer dans un liquide laiteux sans nom ni forme, et se retrouva à l’entrée d’un long couloir blanc et vide qui tenait du couvent et de l’hôpital. Des portes sans poignées s’alignaient à l’infini, avec un très fort effet de perspective fuyante. Si bien qu’il fut soulagé de se réveiller, malgré la fatigue plus tenace qu’avant le repos.
Le professeur Fakirou l’attendait à la table du petit déjeuner, assis sur la chaise en face : qui l’avait autorisé à entrer, sans être invité ? Le nom du professeur lui revint quand il fixa le fond de sa tasse de café. Par hasard, un échotier de la matinale, sur une radio d’état, lisait (plutôt mal) un billet d’humour sur les croyances et la crédulité des Français : un sur deux consulte son horoscope tous les matins, cinq pour cent recourent à des guérisseurs et autres praticiens de la médecine dite parallèle, autant se font tirer les cartes régulièrement. Le chiffre d’affaire des marabouts ne cesse d’augmenter, encore qu’il est difficile à quantifier, puisqu’ils travaillent au noir (les journalistes de la matinale étouffèrent un rire programmé) et que les clients n’osent pas répondre franchement aux questions des sondeurs sur le sujet. Le chroniqueur termina sur une chute : « Comme disait le Grand Manitou Chirac, les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Et c’est ainsi que les dupes errent. »
En récurant le sucre au fond de sa tasse, le faux Charles et vrai Julien se dit qu’il était temps que ça cesse. L’heure de la vengeance du peuple berné était venue. Il serait le Chevalier blanc qui terrasserait les forces de l’Irrationnel. Il en faisait maintenant une affaire personnelle. Le professeur Fakirou avait trouvé son maître. Il paierait ce soir pour tous les imposteurs, à 19h précises. Ce serait aigu comme le tranchant de la raison, et définitif. Julien se surprit à bomber le torse et à tendre le poing, dans un geste martial, en ramassant son cartable posé dans l’entrée.
La journée s’étira pendant huit heures, de rendez-vous en rendez-vous. Il montait et descendait des escaliers, appuyait sur des boutons d’ascenseur, arpentait des couloirs vides comme dans le rêve de la nuit, ouvrait des portes, vantait les espaces à vivre et la vue imprenable à des couples qui demandaient à réfléchir, serrait des mains. Il s’écoutait parler en se disant que lui aussi, à sa manière, compétent dans son domaine, vendait du rêve et des solutions aux problématiques d’habitabilité. Le premier client de l’après-midi l’agaça particulièrement : il cherchait un local pour recevoir de la clientèle avec salle d’attente et bureau, dont il pourrait occulter les fenêtres jusqu’à faire le noir total en plein jour. Les volets roulants du F3 qu’il lui présentait laissaient passer encore trop de jour à son goût. « Vous voyez la vie en noir », lui lança Julien. Il n’avait rien en portefeuille en ce moment, sauf si le client voulait bien lui   avancer 150 euros de la main à la main, contre la promesse de lui mettre de côté un appartement qui allait se libérer, et qui ferait son affaire, il lui donnait sa parole. Il glissa les billets froissés en boule au fond de la poche de son veston.
Le dernier client expédié sur une promesse de vente, Julien se dirigea impasse des Chrysanthèmes, au numéro 13. Le nom du professeur Fakirou se détachait en lettres d’or sur une plaque noire, en produisant un effet d’hologramme qui donnait encore plus d’épaisseur au personnage. Il sonna en regardant si personne ne le voyait, comme s’il entrait dans un mauvais lieu. Une sœur de Naomi Campbell ouvrit la porte, sans doute la voix du téléphone. Elle introduisit monsieur Charles dans la salle d’attente (monsieur le professeur Fakirou n’allait pas tarder). La salle était vide, les chaises dérangées témoignaient de l’affluence de la journée, à moins qu’elles eussent été placées volontairement en désordre pour mettre en scène la célébrité du professeur. Sur des tables basses étaient disposés divers objets, une pierre noire, un fétiche avec une longue chevelure filasse, une sainte Vierge dans une boule avec de la neige, un petit autel avec une bougie, une statuette de divinité avec autant de bras qu’un mille pattes. On sentait que le professeur avait voulu concentrer dans ce petit espace les symboles de toutes les religions, afin que chacun puisse s’y retrouver, et même les incroyants, puisqu’on voyait entre un crucifix et un chandelier à sept branches miniature un compas et une équerre. Dans un coin, un peu dans l’ombre, Julien s’arrêta sur un objet qu’il n’avait pas vu d’abord : un sablier qui se retournait tout seul quand l’entonnoir du haut était vide, le même modèle qu’il avait placé sur son bureau, à l’agence. Ça, alors, le double de son sablier, exactement, un objet ancien très rare, trouvé aux puces de Saint-Ouen, que même Jacques Attali n’avait pas répertorié dans son Histoire du temps. C’est à ce moment que la porte s’ouvrit. Naomi Campbell, ou sa sœur (plutôt sa sœur), esquissa un sourire et lui désigna un siège à moitié caché dans l’ombre.
La pièce était plongée dans l’obscurité, comme au cinéma. Seul se détachait dans un halo de lumière le buste du professeur Fakirou, et ses deux mains à-plat sur le bureau recouvert d’un tissu doré. Il était noir, comme son nom permettait de le supposer, habillé d’un boubou bleu parsemé d’étoiles aussi nombreuses que dans la voie lactée. Cependant, le tour des yeux, des narines et de la bouche laissaient paraître un cerne blanc. Sous la chaleur de la lampe, le khôl de la tempe droite commençait à fondre, comme le rimmel quand on pleure. Aux États-Unis, on aurait pu l’accuser de black face pour se moquer des Noirs, mais ici le maquillage était destiné à duper les Blancs, et aussi les Noirs. « Toi, mon gaillard, se dit Julien, tu vas pâlir sous ta couche de cirage. »
De l’autre côté du bureau, le gaillard ciré avait eu comme un sursaut, une sorte de mouvement de recul, comme s’il eût senti que Julien l’avait percé à jour. Ou bien sa double vue lui avait-elle permis de deviner les intentions de son client ?
— Je peux quelque chose pou’ vous.
Il n’avait pas demandé s’il pouvait quelque chose. Il affirmait, le prétentieux. Mais Julien n’allait pas se laisser impressionner par cette assurance factice, ni par ce faux accent africain que Fakirou avait dû apprendre dans Tintin au Congo.
— Oui, en effet, puisque je viens vous voir…
Julien s’arrêta net au bord d’un trou : il saurait quoi dire le moment venu, M. Fakirou était un homme stupide, et lui trop intelligent ; il improviserait comme à son habitude quand il devait vanter la marchandise, mais là, non, rien ne venait, il aurait dû réfléchir avant, préparer le piège, au moins le début d’une histoire.
— Ne dis ’ien, mon ami, ne pa’le pas, professeur Faki’ou sait ce que tu sais pas.
Il écarta les mains et les arrondit, comme s’il les eût posées sur une boule absente. Un petit nuage d’encens se dégagea d’un diffuseur, sans doute commandé par un mécanisme caché. On aurait entendu une mouche voler, et effectivement, une mouche vola. On percevait une sorte de bourdonnement, issu d’une boîte à musique, pensa Julien, destiné à créer un effet hypnotique. Il se raidit sur sa chaise, pendant que Fakirou baissait la tête, le front plissé par la concentration. Une goutte de khôl tomba sur l’épaule du boubou. Fakirou commençait à se décomposer. Julien se dit qu’il tenait le bon bout, le bout du boubou.
Le faux black s’était mis à marmotter un mélange de syllabes empruntées à plusieurs langues inconnues et de petits cris d’oiseaux de nuit, chouettes et hulottes. Julien eut envie de se lever, de taper du poing sur la table pour faire cesser la comédie. Mais à cet instant, Fakirou articula enfin quelque chose d’intelligible :
— Je vois… du vide, un g’and vide. Vous ma’chez dans des maisons vides. C’est de là que vient vot’e mal, la peu’ du vide.
Si Julien avait été maquillé comme son vis-à-vis, le fard aurait coulé aussi, entraîné par la sueur froide. Le marabout avait vu quelque chose, en rapport avec son métier d’arpenteur de logements démeublés, en pleine crise immobilière. Si bien que le vide était en lui, dans son intérieur, inoccupé comme un appartement en attente de locataire. Julien sentit son corps cloué sur sa chaise, et sa langue paralysée dans sa bouche.
Il s’entendit articuler :
— Mais… qu’est-ce qu’on peut y faire ?
Fakirou esquissa de la main droite une gesticulation vague qui tenait du signe de croix et de la main de Fatma.
— Professeur Faki’ou a la solution. Il emplit le vide en t’ois séances, seulement t’ois jours. Demain, à la même heu’e.
Julien souleva son corps de plomb. Le professeur Fakirou ressemblait à un vrai Noir.
— Je vous dois ?
— 150 eu’os.
Il les avait sur lui, froissés en boule au fond de la poche de son veston. Ce n’était pas cher payé, tous comptes faits.

 

Association des Amis du Musée Flaubert et d’histoire de la médecine, Rouen.
Atelier d’écriture animé par Michèle Guigot. Année 2018-2019.

Lorsque l’on considère tous les domaines de la connaissance explorés par Bouvard et Pécuchet, les héros du dernier roman de Flaubert, on se dit que, s’ils étaient tombés sur une annonce de ce genre, ils auraient certainement eu la curiosité de s’intéresser aux talents d’un tel guérisseur !
Car il faut reconnaître que la liste des compétences et la garantie des résultats font rêver !
Alors pouvoirs réels ou mystification ? Et si vous chargiez une nouvelle d’illustrer la question, et peut-être d’y répondre…
 

Professeur FAKIROU
Voyant – Medium – Exorciste
Spécialiste dans son domaine

Pas de vie sans problèmes, pas de problèmes sans solutions
Le professeur FAKIROU est très compétent pour résoudre toutes vos difficultés
Fidélité conjugale, retour de l’être aimé, désenvoûtement, maladie inconnue, impuissance sexuelle, chance aux jeux, fécondité, réussite en affaires, arrêt de l’alcool et du tabac, obésité, déblocage de la timidité, réussite aux examens, difficultés avec la justice, dégoût de la vie, problèmes de voisinage, amélioration financière, protection contre les mauvais sorts, solitude, permis de conduire…

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Tel était le sujet qui nous a rassemblés cette année au sein de l’atelier d’écriture de nouvelles. Et si nous nous sommes amusés à établir un lien avec Augustine a disparu, la pièce de théâtre créée au printemps dernier, dans laquelle Bouvard et Pécuchet, entre pendule et table tournante, apparaissaient dans toute leur bonhomie et leur charmante incompétence, nous avons aussi pris toute liberté pour nous en écarter et revenir dans le présent, qui ne manque pas non plus d’étranges personnages, faisant commerce de leurs pouvoirs – proclamés – à défaut de leurs savoirs.

Michèle Guigot
Animatrice de l’atelier