Pécuchet sans Bouvard

Un couple désassorti

Ici s’arrête le manuscrit de Gustave Flaubert.

Il a posé la plume, vendredi 7 mai 1880 au soir, il a dormi, il s’est réveillé le lendemain, il a pris un bain et il est mort. Mais ses personnages ont continué à vivre après lui, parce qu’il leur a ménagé un destin posthume en leur fixant un programme : Bouvard et Pécuchet donnent une conférence, ils font scandale, ils se coupent du monde. Comme ils ont tout raté, ils ont l’idée de copier. Le menuisier leur confectionne un bureau à double pupitre. Ils achètent de quoi écrire, des cahiers, de l’encre. Ils s’y mettent.

Ils y sont encore, en face l’un de l’autre, comme si Bouvard se regardait dans un miroir et se voyait inversé en Pécuchet, et réciproquement. Ce soir, la symétrie est rompue. Ce matin, à l’aube, après une nuit de copie, Bouvard dort, le double menton sur son col, le lorgnon tombé, le rare cheveu blond en bataille, ronflant à grands bruits. Pécuchet veille, il a fini de remplir son quatrième cahier. Il vient de recopier une lourdeur de style trouvée dans Madame Bovary, un roman de M. Gustave Flaubert : « il y avait, dans une carafe, un bouquet de fleurs d’oranger », de… de…, quelle honte. Du coup, Pécuchet se dit qu’il va relire leur histoire, racontée par le même Gustave Flaubert, pour vérifier qu’il n’a pas commis un semblable péché contre la langue à leur égard.

Il est irritant, Bouvard, à ronfler si fort. À la longue, la cohabitation devient insupportable, dans un espace si confiné, une seule pièce grande comme une feuille de papier. L’amitié, c’est comme l’amour, le quotidien lui est fatal. Pécuchet se lève, étire ses jambes, fait trois pas, et il se retrouve au bord du livre qui les contient tous les deux. Le livre est plat comme la terre pour les marins de Colomb, qui s’attendaient à tomber dans le vide quand ils seraient arrivés là où la mer s’arrête net. Pécuchet se penche, agrippé à la ligne qui délimite la marge, mais est-ce Bouvard qui a bougé dans son sommeil ou le mouvement de vague naturel à un livre ouvert, il glisse, tente de se retenir en empoignant le coin du registre. Mais le papier se déchire et voilà notre homme qui tombe, tombe, dans une chute qui dure une éternité, et Pécuchet se retrouve un mètre plus bas que son livre, au pied d’un bureau, dans un cabinet de travail. Silence. Personne. Une fine poussière se suspend dans un rayon de soleil qui entre par la croisée. On a vu sur un fleuve. C’est le bureau du maître, déserté, là où Pécuchet et Bouvard ont été conçus, portés, la table de travail où ils sont nés au terme d’une longue, longue gestation d’éléphant. Pécuchet a coché les jours, un par un, depuis que Bouvard et lui sont orphelins : on est le 20 mai 1880, un jeudi. Le Père est mort et enterré depuis dix jours.

Leur histoire est là, dans ce millier de pages noircies, raturées. Pécuchet connaît le livre de sa vie, mais pas ce qui l’a précédé, l’histoire d’avant l’histoire, sa genèse en quelque sorte, sa préhistoire, ce qui les a fait être ce qu’ils sont tous les deux, Bouvard et lui, qui leur reste caché. D’où lui vient ce désir d’apprendre, ce culte des livres, et surtout ce sens de l’amitié qui a fait écrire à leur sujet : Ainsi leur rencontre avait eu l’importance d’une aventure. Ils s’étaient, tout de suite, accrochés par des fibres secrètes. D’ailleurs, comment expliquer les sympathies ? Pourquoi telle particularité, telle imperfection indifférente ou odieuse dans celui-ci enchante-t-elle dans celui-là ? Ce qu’on appelle le coup de foudre est vrai pour toutes les passions. Avant la fin de la semaine, ils se tutoyèrent.

Dans une chemise posée à côté de la haute pile des brouillons, sont réunies à part quelques dizaines de pages en plus grand format, des plans, les premières idées. C’est là que Pécuchet trouvera leur origine la plus lointaine. Il lit un titre sur la première page. Bolard et Manichet. C’est un choc. Il ne s’est pas toujours appelé Pécuchet ? Son géniteur a hésité avant de lui donner un nom ? Comment s’imaginer qu’il ait pu s’appeler autrement ? Bécuchet, il a pensé aussi à Bécuchet. Quelque chose bouge en lui, comme Narcisse ne voit plus son reflet quand une feuille tombe dans l’eau où il se regarde. Il descend plus bas dans la grande page couleur bistre, la vue brouillée.

Ils se communiquent leurs préférences et peu à peu ils entrent l’un dans l’autre.

Entrer l’un dans l’autre ?

Le Père s’est relu. Il a barré se communiquent leurs préférences et il a remplacé au-dessus par s’emboîtent

S’emboîtent ?

Et il a continué, toujours dans l’interligne :

de sorte qu'à eux deux ils ont le plaisir complet d'un honnête homme

Le plaisir complet ?

Pécuchet va de surprise en surprise. Il tourne quelques pages au hasard, et là, là, c’est écrit, en clair : l’hymen est fait.

C’est donc cela, leur attirance mutuelle, ce désir l’un de l’autre, ce besoin, est-ce un besoin ? parce que c’était lui parce que c’était moi, cette pensée continuelle jusque dans les disputes. Pécuchet n’en revient pas. Leur modèle d’amitié, genre Montaigne et La Boétie, Achille et Patrocle, l’autre moi-même, la moitié de moi-même, les âmes qui se mêlent et se confondent. S’il remonte dans son livre, sur le bureau, Pécuchet ajoutera dans sa copie les belles phrases historiques sur l’amitié, qui est plus que de l’amitié.

Le voilà tout retourné, comme s’il voyait écrit quelque chose qu’il ne voulait pas voir, qu’il apprenait une vérité qu’il savait sans la savoir.

Il continue à tourner les pages fébrilement pour y découvrir d’autres vérités cachées, quand un bruit de porte se fait entendre dans la grande maison vide. Quelqu’un entre au rez-de-chaussée. Plusieurs personnes, il entend deux voix, une voix d’homme et une voix de femme. Est-ce qu’il attend qu’on le découvre dans le cabinet, ou est-ce qu’il va descendre à la rencontre de ces intrus, des voleurs peut-être ? Il prend le coupe-papier sur la table.

Ils sont deux en effet, un grand maigre habillé en croque-mort, et une grosse femme habillée en souillon. Ils ouvrent de grands yeux, effrayés par cette apparition.

— Mais, monsieur, d’où sortez-vous ? Comment êtes-vous entré ici ? La maison est sous scellés depuis le 9 mai. Personne n’est autorisé à y pénétrer avant l’inventaire.

À qui Pécuchet pourra-t-il faire croire qu’il sort d’un livre ? Pas à ce croque-mort ni à cette souillon. Il invente à mesure, son air hébété parlant pour lui : qu’il était le valet de chambre de M. Flaubert, qu’il s’est trouvé enfermé au moment des scellés, qu’il a survécu grâce aux réserves du cellier, mais qu’il n’a touché à rien, on peut lui faire confiance. Le croque-mort et la souillon ont l’air de moins en moins dubitatifs.

— Bon. Si c’est comme ça. Veuillez ouvrir les volets. Nous allons procéder à l’inventaire.

Il se présente : M. Lemoël, greffier de justice, et Mme Denise, gardienne des scellés. Pécuchet salue d’un geste vague, évitant de tendre la main. Il ne sait pas comment peut se passer le contact physique entre lui et ces deux personnes qui ont les deux pieds dans la vraie vie. Il craint que sa main rêche, ou froide, ou froissée, le trahisse.

— Faites, faites. Suivez-moi.

Et l’inventaire commence, interminable. Tout y passe, les livres, les chaussettes de M. Flaubert, douze paires, et quatre paires dans une deuxième armoire, sept caleçons et deux autres caleçons, du linge propre, bien rangé comme des livres. Deux jours, l’inventaire a duré deux jours entiers. La souillon présentait les objets et le greffier notait sur une grande feuille. À la toute fin, il a enregistré les gros dossiers manuscrits. Quand il s’est approché de celui de Bouvard et Pécuchet, Pécuchet a eu la présence d’esprit de rabattre la couverture, et Bouvard, toujours ronflant, a pu continuer à dormir sans être dérangé. Le greffier suce le bout de son crayon pendant de longues minutes en regardant la souillon sans la voir. Quelque chose le tracasse. Il est là pour estimer les prix de tous les objets. Quelle valeur attribuer à ces tas de brouillons raturés ? Finalement, il laisse le prix en blanc, Vu l’impossibilité de leur donner une estimation actuellement. Pécuchet hésite entre la satisfaction d’être sans prix et la frustration de ne pas savoir combien il vaut.

Et maintenant, que faire ? Se laisser à nouveau enfermer dans la grande maison vide, rouvrir Bouvard et Pécuchet et rejoindre le premier nommé du couple ? Ou bien profiter de la porte ouverte ?

— Monsieur, nous avons terminé notre travail, Mme Denise et moi. Comme vous ne deviez pas vous trouver dans cette maison mise sous scellés, nous ne vous y avons pas vu, ni vu ni connu, nous ne savons même pas qui vous êtes, nous ne voulons pas le savoir. Bien le bonjour, Monsieur Personne.

Et il tire la porte derrière lui. Pécuchet a pensé un moment que le croque-mort allait décider pour lui, en l’expulsant. Mais non, c’est à lui de choisir, tout seul, sans prendre conseil auprès de Bouvard.

Bouvard. Retourner près de lui, maintenant qu’il n’ignorait plus de quoi leur amitié était faite ? Lui révéler ce qu’il avait appris ? Ou reprendre leur vie d’avant, en gardant pour lui le secret des brouillons ?

Et dehors, où aller ? Dépareillé sans son autre, sa moitié qui est encore lui tout entier ? Chercher un autre livre où s’abriter ? Proposer ses services à un auteur en mal d’inspiration ? Sur le fleuve, un voilier passe. Le vent s’est levé. Il fait beau. Ce serait peut-être le moment de tenter de vivre.

Il remonte à l’étage. Retourne un brouillon déjà écrit au recto, prend une plume, la trempe dans l’encrier, mais l’encre a séché depuis dix jours, trouve un crayon à papier.

Mon Bouvard. Nous nous sommes bien aimés. Un peu trop. Ce n’est pas notre faute. Un autre a décidé pour nous. Il vaut mieux en rester là. Marie-toi avec la veuve Bordin, si elle est encore libre. Ton Pécuchet.

Il écrase une vraie larme. Il se croyait les yeux secs. Il descend. Il va sortir. Une idée lui vient. Il remonte.

PS. N’oublie pas d’écrire « Fin » en bas de la Copie.





En ce début de printemps 2020 nous n’avons pas pu, pour les raisons sanitaires qui se sont imposées à tous, donner les représentations de notre pièce de théâtre La révolte d’Emma. Grosse frustration bien sûr ! Mais nous nous sommes dit alors que nous prendrions notre revanche sur le sort en rassemblant les amateurs d’écriture littéraire, comme nous le faisons chaque année autour d’un sujet de nouvelles, au sein d’ateliers organisés dans la grande salle du musée.

Or l’évolution de l’épidémie en a décidé autrement et nous avons dû finalement annuler toutes les animations de notre association programmées jusqu’à fin juin.

Et puis l’idée nous est venue : et si nous tentions néanmoins de produire un recueil de textes, en proposant aux écrivains amateurs de travailler chacun chez soi ! C’est le défi que nous avons relevé et dont voici le résultat, après des semaines de correspondance entre les participants, privés de rencontres, mais riches des échanges, par dizaines, de courriers électroniques, accompagnés de « pièces jointes » comme autant de pages manuscrites virtuelles.

Et le confinement des auteurs de ces nouvelles aurait-il quelque chose à voir avec celui de personnages romanesques à l’étroit dans leur livre ? Le sujet le laisserait à penser !




Michèle Guigot
Animatrice de l’atelier. Année 2018-2019.
Association des Amis du Musée Flaubert et d’histoire de la médecine, Rouen.